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Le site qui offre à peu près autant d'intérêt que le rapport détaillé (en triple exemplaire) des phases de sommeil paradoxal des limaces roses de Patagonie

La croisière, ça use | 30 juin 2008

RESUME DES EPISODES PRECEDENTS:

Après avoir subtilisé -à leur insu, certes- un "crâne de cyclope méditerranéen" dont la poudre est essentielle à la concoction de la potion magique, Oldi et Kaito se retrouvent naufragés sur une petite île...


 


     Tout est relatif, disait sans rire le savant moustachu que nous connaissons tous. Une même chose sera vue différemment selon le contexte. N'est-ce pas fantastique? Par exemple, "Trois jours, c'est très peu", déclara Louis XVI quand les révolutionnaires hystériques nécrophiles lui annoncèrent la durée de son emprisonnement avant que son âme ne rejoigne les cieux, son corps un trou et sa tête un panier. "Trois jours, c'est très long", contre-déclara Oldi en ce beau matin ensoleillé, en fixant l'horizon où le soleil affleurait d'une allure mystique les vagues lointaines. Ces deux déclarations, bien que contradictoires, sont, grâce à ce bon vieux Albert, justes toutes deux. Car si trois jours est un délai relativement court lorsqu'on sait qu'à son aboutissement, vous ne serez qu'un -pardon, deux tas de chairs inertes et devenant plus ou moins vite pestilentiels en fonction des variables saisonnières, trois jours, donc, est un délai relativement long lorsque, étant victime d'une malédiction de type météoritique, vous n'avez d'autre choix que de vous morfondre dans l'inaction sur une mélancolique langue de sable tandis que le caillou intersidéral se rapproche de plus en plus de sa cible.

     Car, que faire? Retourner sur la rive grâce à un radeau? Et avec quel matériel? Bien qu'ayant emportés malgré eux un fourbi monstre lors de leur spectaculaire évasion de la forteresse d'Augustin Thymmilou, les deux compères ne disposaient guère de l'outillage nécessaire à la conception d'un bateau capable de flotter plus de trente secondes. De surcroît, rejoindre la rive près de la villa qu'ils avaient cambriolée n'était peut-être pas la meilleure des initiatives... voilà donc trois jours que les deux compagnons étaient bloqués sur cette île, se nourrissant de coquillages, de petits poissons, et parfois, bien que plus rarement, de mouettes chassées avec les lances africaines qu'ils avaient embarquées, oiseaux qu'ils tuaient moins par appétit que parce que leurs piaillements indiscontinus s'élevant harmonieusement dans les embruns vivifiants avaient tendance à les leur briser.

     Incapables de communiquer avec le continent, le séjour dans l'eau ayant quelque peu malmené leurs téléphones, Oldi et Kaito n'avaient d'autre choix que de guetter l'arrivée d'une embarcation pouvant les ramener à bon port. Quand aux livres de sortilèges qu'ils avaient avec eux, ils étaient complètement inutiles: les formules ayant pu les aider se comptaient sur les doigts d'une main d'infirme, et elles nécessitaient l'accomplissement d'un rituel demandant du matériel impossible à trouver sur l'îlot. Seul point positif de ce délai de trois jours: ils avaient amplement eu le temps de broyer consciencieusement le crâne de l'éléphant nain de l'île de Malte et de mettre la poudre ainsi obtenue dans un petit flacon en verre ramené par les vagues.

     - Trois jours, répéta Oldi, comme si les paragraphes précédents n'avaient suffisamment insisté sur cette période. Je commence à savoir ce que ressentent les personnages de "Lost".
     - T'en fais pas, lui dit Kaito en chuchotant, avant de tenter de harponner un quelconque vertébré aquatique proche du rivage, d'une espèce dont nous nous fichons d'autant plus qu'il a loupé sa cible. Même les naufragés de "Lost" sont secourus. Au bout de trois saisons, c'est vrai, mais...
     - ...mais le temps presse!(1) La météorite se rapproche de plus en plus, je ne peux plus fermer l'oeil la nuit, dès que je vois une étoile scintiller un tant soit peu anormalement je récite le Notre-Père! Je veux partir! Je n'en peux plus, des fruits de mer matin, midi et soir! Je n'en peux plus de ces saletés de mouettes! Pitié, s'il existe quoi que ce soit qui me regarde de là-haut, faites-moi partir d'ici! Si je rejoins la civilisation, je jure que je ne ferai plus rien de mal, j'arrêterai de vider les paquets de gâteaux en cachette, j'arrêterai ma procrastination, j'entrerai dans les ordres s'il le faut, j'avouerai mon amour à...
     - Tais-toi, bougre d'abruti! Je vois un bateau qui arrive!(2)

     Et c'était vrai. Loin à l'horizon, un peu à gauche de l'astre solaire qui émergait de la ligne océane, une masse sombre et fumante se mouvait lentement. Aussitôt, les compagnons sentirent l'espoir remonter en eux, manifestant leur joie à grands renforts de cris extatiques, expulsant via leur émission de décibels les maudites mouettes qu'ils abhorraient. Oldi et Kaito, une fois qu'ils avaient cessé le tango qu'ils avaient improvisé, se précipitèrent vers le nord-ouest de leur retraite insulaire, zone qu'ils avaient affectueusement surnommée "le dépuantoir", en références aux diverses cochonneries pestilentielles que les vagues avaient tendance à rejeter sur son rivage. Farfouillant dans les débris humides, il trouvèrent enfin ce qu'ils cherchaient, à savoir les reliquats d'un miroir qu'ils avaient entraperçus quelques temps auparavant. Respectant à la lettre la tradition des naufragés, ils se servirent du verre réfléchissant pour envoyer des signaux lumineux en direction de la mystérieuse embarcation.

     Miracle! Le vaisseau bifurqua en direction du petit îlot. Oldi et Kaito finirent le tango qu'ils avaient entamé, rassemblèrent en hâte leur matériel et se préparèrent à embarquer.

     Le bateau s'arrêta à quelque distance de l'île. Les deux compagnons le voyaient bien, maintenant: il s'agissait d'un paquebot de croisière. Mais, curieusement, celui-ci éveilla chez les compères une étrange réminiscence: ce paquebot était grand et neuf, certes, mais semblait surgi d'une autre époque: les couleurs, les décorations et l'allure d'ensemble formaient un ensemble si délicieusement rétro que ce navire n'aurait guère juré dans un de ces vieux films tremblotants aux tons sépias qui pullulent dans les documentaires. Quand au nom du bateau, il ne valait guère mieux: peinte avec soin sur le flanc du bâtiment, seule la mystérieuse expression "T2" était visible. Une allure bien curieuse, certes; mais Oldi et Kaito n'y réfléchirent guère plus longtemps lorsqu'ils virent un des canots de la majestueuse embarcation être mis à la mer et se diriger vers eux.

     Le canot accosta rapidement: les marins, tous charmants, invitèrent les deux amis à venir. Durant le trajet, ceux-ci répondirent aux questions d'usage ("Qui êtes-vous?" "D'où venez-vous?" "Comment êtes-vous arrivés ici?", question à laquelle, en guise de réponse, Oldi improvisa une histoire débile à propos d'une partie de pêche qui se serait mal déroulée, suite à la rencontre inopinée avec un monstre marin écrivant des livres, le Bernardhenriléviathan, et sa compagne, la terrible sirène Ariel d'Ombasle à la voix maléfique). Puis, le canot fut remonté au niveau du quai du luxueux paquebot à bord duquel, assez curieusement, tous les passagers portaient des vêtements du plus pur style 1910. Avant d'avoir pu comprendre l'origine de ces frusques, les deux compagnons étaient emmenés à travers la foule des badauds travestis jusque dans une pièce richement décorée, de quoi faire passer le Taj-Mahal pour un abri de jardin latrinier. A peine venaient-ils de s'affaler avec bonheur sur un canapé en pur cuir qu'entra un homme souriant, avec un costume de marin blanc, une casquette de la même couleur et une barde à peine plus grise.

     - Bien le bonjour, messieurs! leur dit ce qui semblait être un haut gradé du navire. Je suis le capitaine Gaspard Dzübor, alias Edward Smith. Je vous souhaite la bienvenue à bord du "T2"!
     - Enchantés, répondit Oldi en serrant chaleureusement la main que le capitaine Dzübor lui avait poliment tendue. Je me nomme Oldi.
     - Et moi Kaito, répondit son compagnon en empoignant la main du capitaine dès que celle-ci avait été libre. Nous sommes bien contents de vous avoir croisés...
     - Je m'imagine! Encore qu'à voir votre allure, vous n'avez dû rester sur cette île guère plus d'une semaine. Vous avez bien de la chance d'avoir échoué près des routes maritimes fréquentées. En tout cas, c'est un honneur pour nous de vous avoir à bord! Recueillir des naufragés dès son premier voyage, quel honneur pour le T2!
     - C'est son premier voyage? s'enquit Kaito. Et vous faites un bal costumé...
     - Un bal costumé?! demanda le capitaine.

     Après une seconde de silence, il éclata de rire. Oldi et Kaito se regardèrent, gênés, ne sachant guère s'ils devaient ou non imiter sa réaction. Puis les gloussements de l'officier de marine s'estompèrent.

     - Excusez-moi, dit le capitaine en se frottant une larme apparue suite à la compression de ses glandes lacrymales par son accès de fou rire, cela fait une semaine que nous vivons ainsi sur ce bateau et nous avons fini par perdre toute notion du temps. Il faut dire que... mais, commençons par le début. Vous savez ce que signifie le "T" dans T2? Il s'agit de "Titanic". Vous êtes sur le Titanic 2!

     Oldi et Kaito se regardèrent, ahuris. Ils savaient à présent où ils avaient déjà vu ce navire: dans des vieux documentaires, et dans le film de James Cameron, accessoirement.

     - Mais, s'enquit Oldi, ce n'est pas un peu... comment dire... lugubre comme nom?
     - Non, c'est tout-à-fait logique dans le sens où ce navire est un clone parfait du Titanic. Tout ici a été reconstitué selon des documents d'époque: la moindre parcelle de moquette, la moindre sculpture de rambarde d'escalier a été conçue pour être identique à son modèle de 1912. Et toutes les personnes ici portent un double nom, le sien et celui d'un passager ayant fait la traversée avec le Titanic 1 - moi, je suis le capitaine Edward John Smith(3). Nous avons ici plusieurs centaines de figurants en costumes d'époque pour reconstituer l'ambiance qui régnait sur le bateau il y a presque cent ans de cela. Voilà des années que moi et des amis nous concoctons ce projet...
     - Et... quel est ce projet?
     - Aaaah, content que vous me le demandiez! Connaissez-vous le livre "Futility", de Morgan Robertson? Non? Dommage, vous manquez quelque chose. Ce livre raconte l'histoire d'un paquebot qui coule dans l'Atlantique Nord, après une collision avec un iceberg, et dont le naufrage fait un nombre important de victimes du fait que les canots de sauvetage n'étaient pas suffisamment nombreux.
     - Mais... ce n'est pas très original comme histoire, c'est exactement l'histoire du Titanic!
     - Hé non! Mais on pouvait confondre, d'autant plus que le navire, dans le roman de Robertson, se nomme le Titan. On pourrait accuser l'auteur d'avoir bêtement copié... sauf que le Titanic a coulé en 1912 et que Futility est sorti en 1898. Troublant, non? D'autant plus que si on compare le nombre de similitudes entre le Titan et le Titanic, on arrive à un total de plusieurs dizaines: nombre de passagers, vitesse de pointe, nombre de moteurs...(4) Certains disent que Robertson était doué de précognition. Mais, moi et des amis, nous avons une autre hypothèse: il y avait, à bord du Titanic, un fou furieux qui avait lu Futility et qui, constatant des ressemblances entre le navire de fiction et celui sur lequel il se trouvait, décida de le saborder. Sinon, comment expliquer qu'un navire dit insubmersible coule dès son premier voyage?
     - Peut-être qu'il était mal fichu, répliqua platement Kaito.
     - HA! Argument médiocre! En tout cas, moi et quelques amis aisés avons commandé cette réplique du Titanic et avons entrepris une traversée de l'Atlantique jusqu'en Amérique, pour prouver que ce bateau ne peut pas couler. Un iceberg? Bah! Aucun iceberg ne peut couler ce vaisseau, sauf si un déséquilibré sabote les installations pour aggraver les dégâts causés par la collision, c'est notre hypothèse et nous y tenons.
     - Euuh, certes. Mais, si j'ai bien compris, ce bateau va jusqu'en Amérique? Fait-il une escale, avant son grand voyage, histoire que nous puissions débarquer?
     - Mmmmmh, ça pose un petit peu problème, le "grand voyage", comme vous dites, a déjà commencé; notre prochaine escale se fera au pays du hamburger... et nous avons déjà pris suffisamment de retard en vous recueillant, nous ne pouvons nous permettre d'en prendre plus. Il faut dire que, pour que notre "reconstitution" soit la plus exacte possible, nous faisons en sorte que tout se déroule comme pour le voyage du Titanic original; et les conditions météorologiques des jours qui suivent sont exactement similaires à celles de 1912. Il faudrait attendre des années avant que cela ne se reproduise... navré messieurs, mais vous devez poursuivre notre voyage jusqu'au bout. De toute manière, une fois arrivés nous ferons rapidement demi-tour pour ramener chez eux tous les figurants et recevoir de la nation les honneurs que nous méritons. En parlant de figurants... il va falloir vous mettre dans l'ambiance, vous ne pouvez déambuler sur le T2 avec ces accoutrements monstrueusement anachroniques! Heureusement, par un heureux hasard, nous avons de quoi vous dépanner: figurez-vous que nous avons une cabine de libre, les deux figurants censés y habiter étant tombés malades la veille du départ. Vous aurez même les vêtements d'époque, n'est-ce pas merveilleux! Il y a un des hommes d'équipage dans le couloir derrière vous, vous lui demanderez de ma part de vous indiquer vos quartiers et ce que vous devrez faire pour que votre traversée soit la plus agréable possible.
     - Merci bien, dit Oldi en entraînant son compagnon vers la porte.
     - Euh, bégaya le capitaine, ayant visiblement quelque chose de gênant à dire, par contre...
     - Par contre? s'enquit Kaito.
     - Les deux places que vous avez prises sont celles de l'homme d'affaires Benjamin Guggenheim et de sa maîtresse, Léontine Aubart... lequel de vous deux se dévoue pour mettre la robe?

     La discussion fut longue entre Kaito et Oldi. Si la perspective de se travestir ne les enchantait guère au début, elle devint quasiment impossible à supporter dès que les deux adolescents posèrent les yeux sur la chose à froufrous posée négligemment sur le dossier d'un des fauteuils de leur cabine. Dans un accès de grand courage, ils décidèrent de reporter ce choix au lendemain, prétextant à l'équipage qu'ils avaient besoin de beaucoup de repos et donc qu'ils ne se mêleraient pas tout de suite aux autres passagers. D'ailleurs, c'était vrai: ils avaient besoin de beaucoup de repos. Profitant de la présence d'un vrai lit, sans grains de sables, bernard-l'hermite ou flaque de guano dedans, ils se firent une "petite sieste" d'une douzaine d'heures, à peine interrompue par une pause de 30 minutes, mises à profit afin d'avaler goulûment l'intégralité du contenu des plateaux-repas qu'un élégant steward leur apporta dans leur chambre, après avoir toqué à la porte avec la délicatesse du pétale de lotus se posant sur un tube de nitroglycérine. Résultat, lorsque Oldi et Kaito avaient récupéré leur sommeil en retard, le soleil se couchait déjà sur l'horizon, face à la fière proue du puissant navire. Accoudés au bastingage, dans la semi-obscurité, les deux compagnons regardaient mélancoliquement les vagues empourprées qui clapotaient muettement dans la douce atmosphère marine.

     - Beau, n'est-ce pas? lâcha Oldi. J'en oublierais presque cette histoire de malédiction... presque.
     - Ah oui, au fait! Quel est le troisième et dernier ingrédient, sans doute incroyablement stupide, que nous allons devoir dénicher Dieu sait où?
     - Le prochain ingrédient, expliqua Oldi, n'est pas aussi rare et original que les deux précédents, mais n'en reste pas moins très difficile à se procurer. C'est une "pierre de sang".
     - Une pierre de sang... un caillot? Comme dans "Docteur House"?
     - Désolé de te le dire, mais tu vibres autant de poésie qu'un moteur de broyeur à ordures. Une "pierre de sang", c'est un rubis! Le grimoire précise que plus le rubis est gros, plus la formule a de chances de marcher. Une fois aux USA, on trouvera bien le moyen d'en chaparder un quelque part...
     - Génial. On n'aura pas affaire aux flics, mais aux cops. Ca change tout!
     - Inutile de voir tout en noir... en attendant, profitons de ce voyage!

     C'est ce moment de pur bonheur que choisit une mouette venue d'on ne sait où pour expulser sa déjection pile entre les deux compagnons, teintant le bas de leurs pantalons d'une désagréable teinte grisâtre. Tout en s'essuyant, Oldi se demanda si, après cela, il pourrait encore se balader près d'une volière sans avoir envie d'y balancer une grenade à fragmentation.

     Une nuit tranquille passa, à peine bercée par quelques bruits de vagues un rien plus fortes que les autres: malgré son look rétro, le T2 tenait merveilleusement bien la mer. Les compères firent de magnifiques rêves marins plusieurs heures durant. Alors que le soleil daignait commencer à se lever, Oldi était justement en train de faire un rêve magnifique dans lequel un contingent de mouettes hystériques se retrouvait les pattes collées au sol, alors que se dirigeait vers elles un engin à mi-chemin entre le rouleau compresseur et la tondeuse à gazon, conduite par Oldi lui-même, hilare, vêtu d'un costume en pied-de-mouette, certes atroce esthétiquement mais dont le port était assez jouissif. Une secousse réveilla Oldi au moment où les oiseaux subissaient une douleur atroce(5);sorti de son rêve, les yeux embrumés, il vit, ou plutôt devina, une silhouette étrange dans la pièce. Il mit ses lunettes: Kaito se tenait au pied du lit, tenant l'atroce robe de la veille devant lui.

     - C'est le grand jour, dit-il. J'ai croisé le capitaine en me promenant ce matin, nous sommes invités à petit-déjeuner avec ses amis dans la grande salle, et il veut absolument que nous mettions nos costumes. Qui se dévoue?
     - ... je propose que nous jouions ça à pierre-feuille-ciseaux.

     La partie se révéla particulièrement ardue, car Oldi et Kaito étant très tricheurs, ils ne cessaient d'inventer de nouvelles formes afin de leur assurer la victoire. Par ordre d'apparition: le puits, qui engloutit la feuille, la pierre et les ciseaux; le char d'assaut, qui ne tombe pas dans le puits et explose tout le reste; le gouffre, qui engloutit tout y compris le char d'assaut; le destroyer, qui résiste au gouffre et désintègre le reste y compris le char d'assaut... et ainsi de suite jusqu'au trou noir contre l'Etoile de la Mort. Puis, Kaito joua le Big Crunch (obtenu en mettant les doigts en griffes et en les crispant frénétiquement), c'est-à-dire destruction finale de l'Univers, auquel Oldi ne trouva rien à redire... l'humiliation l'attendait.

     Il fallut pas moins de trente-trois minutes à Oldi pour entrer dans la "chose": douze minutes pour méditer sur son sort, onze pour parvenir à enfiler la liasse de tissus pourpres et dentelés comme il le fallait, trois pour pleurer un bon coup, cinq pour arriver à enfiler ces p%@#§ de chaussures à talons et le reste pour le maquillage, des artifices dont l'adolescent se serait bien passé, mais le capitaine Dzübor étant venu s'enquérir du retard des deux compères au petit-déjeuner, il avait, avant de repartir, insisté sur le fait que leur tenue devait être irréprochable. Mais, comme nous le disions en début d'article, tout est relatif. C'est ainsi que, si Oldi se sentait absolument ridicule, son compagnon Kaito l'était encore plus. En effet, si, dans sa robe, il aurait pu paraître un tant soit peu présentable (par exemple, pour Gilbert Montagné, bourré, à un kilomètre de distance, dans le brouillard, au centre du tunnel sous la Manche durant une panne d'électricité), Kaito, lui, frisait, que dis-je! bouclait avec une quinzaine de bigoudis les sommets du ridicule, le costume de Benjamin Guggenheim s'étant avéré bien trop grand pour lui. Le contraste entre le costume strict de type "pingouin" et le fait que Kaito flottait dedans comme Mimie Mathy dans le kimono de David Douillet était, il faut le dire, assez amusant à voir.

     Inutile de dire que le duo, en entrant dans la grande salle, fit sensation, particulièrement par sa chute dans le Grand Escalier, Oldi ayant trébuché à cause de ses talons et Kaito à cause de ses jambes de pantalon trop longues. Après s'être remis de leurs blessures en apesanteur(6), et apercevant dans la foule bruyante le capitaine Dzübor leur faisant un signe de la main, ils se dirigèrent vers la table richement ornée où il se repaîssait avec ses amis. Oldi remarqua aussitôt des différences de comportement parmi les convives: si le capitaine et quelques autres faisaient preuve d'un professionalisme flagrant dans leur rôle de mille-neuf-cent-douzien, la plupart des figurants présents dans la salle ne prenaient pas du tout leur rôle au sérieux, tels des gamins de maternelle jouant quelque pièce de théâtre stupide où, en plein milieu de la représentation, un groupe de mioches gâche la "séquence émotion" par son hilarité incontrôlée, après avoir vu le grand caïd de la classe faire son entrée sur scène déguisé en bosquet de rhododendrons.

     - Ah, voilà enfin nos invités! s'exclama le capitaine en se levant pour accueillir les ex-naufragés. Vous nous excuserez d'avoir déjà débuté le repas, mais, cela dit sans vouloir vous offenser, vous êtes assez en retard... mais, fi des reproches, laissez-moi vous présenter mes compagnons. C'est avec eux que j'ai mis au point le projet "T2". Tout d'abord, mon ami de toujours Jérôme Hallamer...
     - ...alias Henry Tingle Wilde, second du capitaine, dit l'homme sis à côté du dit capitaine. Ravi de vous avoir à bord, messieurs!
     - Moi, dit l'homme à côté de Jérôme, je suis Jacques A. Di, alias Karl Howell Behr, tennisman professionnel.
     - Bonjour! leur dit une élégante dame, vêtue d'une robe de soirée -bien que ce fût le matin- verte foncée, richement décorée. Je suis Gwendoline Halezyeuver, alias Dorothy Winifred Gibson. Cette robe vous va à ravir, ma chère Léontine!
     - Mgngn, marmonna Oldi dans un quasi-mutisme, ne sachant guère si cette réflexion avait été faite sincèrement ou par pure ironie. De toute manière, cela le gênait dans les deux cas.
     - Et je suis ravie, poursuivit "Dorothy", de faire connaissance avec un industriel aussi connu que Benjamin Guggenheim! Votre costume est si... est si... large! Et vous...
     - Vous parlez trop, ma chère Dorothy, l'interrompit le capitaine. Je vous rappelle que vous êtes une actrice de cinéma muet.
     - Certes, acquiesca une dame richement vêtue sise à la droite de Gwendoline, visiblement fâchée que cette dernière ait, par son long temps de parole, retardé sa présentation. Et moi, je suis Diane Otramic-Tulème, alias Lucy Noëlle Leslie Martha, Comtesse de Rothes; enchantée, mes chers amis...
     - Voilà! Maintenant que les présentations sont faites, je vous prierai d'entrer dans la peau de votre personnage, d'accord? Bien! Je vous invite donc, monsieur Guggenheim, à prendre place à notre table avec votre dame.

     Essayant tant bien que mal de garder leur sérieux, les deux amis déguisés obéirent aux ordres amicaux du capitaine Dzübor -pardon, "Smith". Ils prirent les deux chaises libres situées entre "Karl Howell Behr" et "Dorothy Winifred Gibson", essayant tant bien que mal de bien s'installer malgré leurs frusques inappropriées.

     - Hum, souffla "Karl" à Kaito tandis que le capitaine vidait sa tasse de café, il était d'usage que vous tiriez la chaise de votre dame afin qu'elle s'installe avant vous...
     - Houps... excusez-moi, murmura Kaito.

     Puis il regarda Oldi, et se demanda comment cette abomination travestie pourrait être prise pour sa "dame", avec sa robe aussi peu discrète qu'une phrase intelligente dans un discours de G. W. Bush, et à peine moins maquillée qu'une voiture volée... il regarda Oldi longtemps... Oldi, de son côté, regarda également Kaito longtemps... beaucoup trop longtemps.

     Et ce qui ne devait surtout pas se produire se produisit: exactement au même instant -ironie du sort, juste au moment où l'orchestre présent dans la salle avait cessé de jouer, histoire de changer de partition- Oldi et Kaito éclatèrent de rire, un de ces rires si sincère qu'il en devient contagieux. Justement, à la table à côté, un couple eut quelques secondes plus tard la même réaction, à tel point que l'homme faillit s'étouffer avec le croissant qu'il venait d'enfourner dans son orifice buccal. Puis, ce fut au tour d'un des violonistes de l'orchestre de se mettre à pouffer, discrètement d'abord, plus fort ensuite, au point de contaminer toute la bande de musiciens. Et en moins de trente secondes, la quasi-majorité des convives présents dans la salle riaient de manière hystérique, les personnes ne se joignant pas à cette hilarité collective se comptant sur les doigts de deux mains, et encore. Parmi ces trouble-fête, le capitaine "Smith" lui-même, qui gardait un visage digne et flegmatique, mais chez qui on pouvait déceler, dans sa manière de crisper les doigts sur la nappe, un énervement certain. Cet énervement se calma quelque peu lorsque "Karl" et "Dorothy" emmenèrent les deux compagnons hilares en dehors de la salle, histoire qu'ils retrouvent un peu leurs esprits en inspirant une ou deux bonnes bouffées d'air marin.

     - J'ai comme dans l'idée que le capitaine va nous en vouloir, dit Kaito entre deux hoquets de rire, accoudé à la rambarde en compagnie de son ami Oldi, de Jacques alias Karl et de Gwendoline alias Dorothy.
     - Inutile de vous reprocher d'avoir ri, répondit Gwendoline sur un ton bienveillant. Tout le monde sur ce navire, à quelques exceptions près, trouve ces costumes ridicules, d'autant plus que vous, vous n'avez pas été gâtés.
     - Il est vrai, dit Oldi en lorgnant son surplis, que pour ce qui est de l'attifement burlesque, difficile de faire mieux.
     - Je confirme, rajouta Kaito en s'essuyant une larme avec sa manche, ce qu'il était bien obligé de faire avec son habit étant donné que sa main semblait s'être égarée quelque part à l'intérieur.
     - Vous n'avez rien à vous reprocher, dit Jacques. Si vous n'aviez pas éclaté de rire, quelqu'un d'autre aurait fini par le faire. Il faut dire que nous, proches de Gaspard, nous adhérons à sa théorie, mais concernant la reconstitution historique, nous pensons tous qu'il va un peu trop loin. Savez-vous qu'en plus de nous imposer des costumes, il a formellement interdit sur ce navire tout objet fabriqué après 1912? Nous avons su nous adapter. Enfin, presque...

     Tout en disant cela, il farfouillait dans la poche de sa veste de manière frénétique. Il jeta un coup d'oeil à gauche puis à droite, de manière à inspecter toute la zone, puis sortit de son habit un appareil photo numérique flambant neuf.

     - Je l'ai acheté avant le départ, dit-il avec un clin d'oeil. Ce serait dommage de ne garder aucun souvenir de cette croisière, non? Et les appareils photo à l'argentique façon 1912, non merci...
     - Encore que tu pourrais retoucher ces photos pour leur donner l'air moins vieilles, par exemple, en utilisant le logiciel Photoshop, installé sur l'ordinateur portable caché sous mon lit, ajouta Gwendoline avec un charmant sourire un brin rusé sur le visage. Et si vous, les jeunes, vous voulez écouter un peu de musique...

     Sur ce, elle écarta les cheveux bruns et ondulés qui lui tombaient sur la poitrine, révélant deux fils d'écouteurs placés sur ses oreilles et branchés à un lecteur MP3 habilement dissimulé dans les replis de son décolleté, fort avantageux par ailleurs.

     - Par contre, j'ai oublié d'emmener mon stock de piles, donc si vous voulez me l'emprunter il ne faudra pas trop en abuser... j'adore écouter un peu de rock avant de m'endormir le soir!
     - Ca ira, merci! rétorquèrent poliment Oldi et Kaito, ravis de constater qu'ils n'étaient pas les seuls à avoir du mal à se plier aux coutumes rétro du T2. On fera avec...
     - Par contre, dit Jacques en rangeant son anachronique appareil, maintenant que vous avez eu votre fou rire, essayez de rester sérieux pendant le reste du voyage, ou du moins de ne pas vous faire remarquer... ce cher Gaspard est peut-être un peu maniaque, mais il faut le comprendre: son arrière-grand-père était un de ceux ayant participé à la conception du Titanic, et après le naufrage, le pauvre homme a vu sa réputation ruinée et en est mort de désespoir. Pour Gaspard, c'est un peu une manière de reconquérir l'honneur de la famille, vous comprenez?
     - Il n'empêche, protesta Dorothy, qu'il a poussé le souci du détail un peu loin. Vous n'imaginez pas à quel point il nous a fait ch*** pour que ce bateau ressemble en tous points au Titanic originel. Il a même insisté pour qu'on fasse des copies exactes des "trésors du Titanic", c'est-à-dire les objets de valeur qui étaient entreposés dans la cale. Vous savez, le genre de bidules pompeux en or, incrustés de diamants, d'émeraudes et de rubis.
     - ...et de quoi?
     - De rubis.

    

   

(1) Enfin, le temps presse, le temps presse, c'est une expression... heureusement que c'est une histoire de fiction, parce que vu le rythme de parution des articles, si c'était vrai je serais décédé depuis longtemps. Vous regarderiez la trilogie du Seigneur des Anneaux version longue entre chaque mot que ça ne changerait rien, alors...

(2) Non, non, je ne dirai plus rien. Quand à savoir qui est celle pour qui mon coeur bat, tintin.

(3) Les noms de tous les passagers et membres d'équipage du Titanic que vous lirez par la suite sont authentiques, je le précise...

(4) L'histoire du roman "Futility" est, sachez-le, elle aussi parfaitement authentique! Ah ben oui, quand on écrit, il faut savoir se documenter.

(5) C'est bien connu, les grandes douleurs sont mouettes.

(6) Des blessures en apesanteur, ce sont des blessures sans gravité.

Publié par oldi à 19:07:24 dans 12 - Le livre Hédépargne | Commentaires (6) |

Problèmes d'infiltration | 31 mai 2008

RESUME DES EPISODES PRECEDENTS:

L'un des ingrédients nécessaires à la potion magique anti-malédiction est de la poudre d'os de boîte crânienne de cyclope méditerranéen. Un ingrédient, comme l'on s'en doute, rarissime, mais heureusement le mage créateur de la potion magique a caché un échantillon de la dite poudre dans un ancien moulin-auberge où il lui arrivait de passer la nuit. Mais le dit moulin a été acheté par un collectionneur et placé dans sa villa ultra surveillée...


 

     Une nuit quasi sans lune avait plongé dans l'obscurité la villa-forteresse d'Augustin Thymmilou. A l'un des derniers étages, une lumière jaunâtre perçant dans le noir ambiant venait de s'éteindre, signe que la fatigue avait eu raison du propriétaire des lieux. A ce moment, deux personnes (que vous devez commencer à reconnaître, depuis le temps) venaient de surgir de l'amas de roches de grès rose derrière lequel elle étaient, depuis plusieurs heures déjà, dissimulées.

     - Ca y est! dit Oldi, guilleret. Il est enfin allé se coucher... nous allons pouvoir passer à l'action. Mais il va falloir être très, très prudents. Vas-y!
     - C'est vrai, je peux, je peux??? chantonna Kaito aussi content que si on venait de lui annoncer la fin conjointe du cancer et du sida.

     Il faut dire aussi qu'il avait de quoi être content: son ami, suite à quelques déboires dans l'hôtel Hephonepleurs, lui avait formellement interdit tout usage de la magie, au nom de tous les rationalistes pour qui son aptitude à jeter des sortilèges était déjà une insulte en soi. Mais devant la villa d'Augustin Thymmilou, encore plus protégée que ne l'était la chapelle Hyéfou, il avait -provisoirement- accordé à son compagnon le droit d'user des livres du mage Hédépargne afin d'entrer dans la forteresse. Kaito, donc, se prépara à passer à l'action: sortilège n°587: comment faire tomber la foudre à un endroit précis par la simple force de la pensée.

     Après l'exécution des rites nécessaires au bon fonctionnement du sortilège(1), le ciel nuageux à la verticale de la forteresse revêtit une allure cotonneuse, plus marquée qu'alentours. Le gris bleuté des cumulus se fondit en un noir sinistre et austère, tandis qu'un grondement sourd pareil à un éboulement s'élevait progressivement du néant embrumé. Et soudainement, un éclair bleuté zébra le ciel, illuminant les environs comme en plein jour, et frappa le sommet de la citadelle insulaire. Puis, le silence. Tandis que le nuage formé par magie se dispersait dans l'air humide, quelques étincelles discrètes, à peine visibles, illuminèrent fugitivement le toit de la titanesque propriété. Soudain, des étincelles plus marquées accompagnées d'un pimpant crépitement volèrent dans les airs, tandis que quelques flammes éphémères commencèrent à jaillir par intermittence de l'appentis du bâtiment, en même temps que quelques vifs craquements sortaient de ses murs, et en même temps que les quelques lumières extérieures présentes un peu partout s'affaiblissaient avant de s'éteindre irrémédiablement. La centrale électrique fournissant le bastion en électricité venait de rendre l'âme.

     - Oui, ça a marché! s'exclama Kaito en retirant le ruban rose à pompons pourpres qu'il avait autour de la taille(2), on a quelques minutes avant qu'il remette tout ce bazar en marche. On y va!

     Aussitôt les deux camarades firent prestement route vers la passerelle bétonnée qui reliait l'île d'Augustin Thymmilou au continent. Grâce à un autre sortilège, ils crochetèrent la serrure(3) et, grâce au sort de foudre jeté tantôt, purent investir la bâtisse sans déclencher le moindre dispositif de sécurité. Il était temps: quelques secondes après l'entrée par effraction, la lumière revint, et avec elle des lasers rouges, bien visibles, qui barraient à présent de leur quadrillage l'accès à la porte d'entrée, ainsi qu'à toutes les fenêtres alentours.

     - On a eu chaud, constata Oldi. Heureusement qu'on a appris que ces dispositifs ne se trouvaient pas à l'intérieur même du bâtiment, mais seulement à ses accès. Aucune alarme ou caméra de surveillance ne pourra nous gêner...
     - Euh, juste une question... pour, hum... ressortir?
     - ... ... ...improvisation.
     - Ca nous a toujours réussi, c'est vrai.

     Comprenant qu'il était inutile de continuer là la conversation(4), les deux compères s'engagèrent dans le couloir qui se présentait à eux. Après quelques petits virages à angle droit, ils se retrouvèrent face à une imposante double porte, en bois de chêne, richement décorée par des ornements de divers métaux précieux et des gravures d'un soin admirable. Aussitôt, sentant qu'ils tenaient le bon bout, ils ouvrirent lentement l'huis... et s'arrêtèrent. Les compères étaient paralysés, ankylosés par l'ébahissement. Devant eux, posés sur des socles de marbre de tailles et de formes diverses et variées, s'étalaient des dizaines, des centaines... des milliers? de squelettes d'animaux, figés par des tiges de métal dans des positions excentriques. Un éléphant adulte à droite, un antique tigre à dents de sabre sur la gauche, des dizaines d'ossements de divers mammifères entreposés dans des étagères au mur, quelques authentiques fossiles de dinosaures au centre de l'antichambre, et tout au sommet, accrochée de manière précaire au plafond composé de poutres de bois placées entre des blocs de quartz en croisée d'ogives, une carcasse géante de baleine bleue contemplait cette invraisemblable nécropole artificielle.

     - C'est incroyable, murmura Kaito alors qu'il déambulait dans les silencieuses allées. Ce doit être une des plus grandes collections du continent... je connais plus d'un paléontologue qui vendrait père, mère et grand-mère paraplégique pour pouvoir entrer ici ! Il y a ici des animaux dont je n'avais jamais entendu parler! Regarde: un fossile de libellule géante du carbonifère... un éléphant nain de l'île de Malte... un poisson préhistorique!
     - Ca suffit! dit Oldi, qui n'était pas le dernier à contempler les ossements mais qu'un grincement suspect avait ramené à la réalité. On s'en fish du poisson!(5) Il faut qu'on trouve ce moulin le plus vite possible. Je ne donne pas cher de notre peau si le propriétaire des lieux se ramène alors qu'on est en train de zieuter sa collection privée sans son autorisation!

     Cette perspective ayant ramené les deux compères à la triste réalité, ils quittèrent rapidement la salle des fossiles dans le but de trouver celle des anciens bâtiments. Pressés, ils ne s'attardèrent guère dans la salle des objets précieux (même s'ils stationnèrent quelques temps devant une statuette de Papouasie, représentation de quelque déesse de la fertilité, à laquelle le doué sculpteur avait conféré des lignes et formes très avantageuses propres à augmenter la libido de ses admirateurs), et ne jetèrent même pas un regard à la collection spéciale "objets de la seconde guerre mondiale", même si l'exposition comprenait quelques pièces rares, comme par exemple un carnet appartenant au professeur Henry Jones et légué à son fils Indiana, carnet qui ne présente guère d'intérêt si ce n'est celui d'avoir été signé de la main droite d'Adolf Hitler, ce qui est incroyable dans la mesure où le dictateur sanguinaire était gaucher. Enfin, au détour d'un couloir, ils arrivèrent dans la salle contenant le but de leur expédition.

     Dans la grande serre de la villa du sieur Augustin, de plantes exotiques, point. A la place, des dizaines et des dizaines de bâtiments issus de toutes les époques et de toutes les civilisations, récupérés aux quatre coins du monde, démontés pierre par pierre et rebâtis en ce lieu pour le seul plaisir égoïste du multimilliardaire. Surplombant la mer tumultueuse, éclairée par la seule et faible clarté du rachitique croissant lunaire, la pièce donnait l'impression d'un indescriptible chaos digne des meilleures nouvelles de science-fiction post-apocalyptique et ne permettait guère au visiteur lambda de se repérer. Par chance, bien visibles au fond de la salle, les ailes du moulin Haparaule -qui ne brassaient guère que les rarissimes courants de la climatisation- tournaient mélancoliquement, accompagnées d'atroces grincements rendant sa localisation fort aisée. Aussitôt, Oldi et Kaito foncèrent vers la construction, dans le but d'en sonder les murs.

     Hélas! Le duo fit chou blanc, mais alors chou vraiment blanc, aussi blanc que la page d'un critique littéraire chargé de dire du bien du dernier album d'Astérix. Que ce soit à l'intérieur où à l'extérieur de la construction, de la cave aux combles, des fondations au toit, des parpaings aux tuiles, il n'y avait pas la moindre anfractuosité, le plus petit interstice, pas la plus minime fissure dans laquelle le mage Hédépargne aurait pu dissimuler le coffret d'argent contenant la poudre d'os de boîte crânienne de cyclope méditerranéen indispensable à la concoction de la médication magique. Oldi et Kaito ayant tâté en vain la moindre brique de la construction, ils s'octroyèrent une pause indispensable à leur bien-être moral. Dubitatifs, ils s'affalèrent sur le sol.

     - Et puis non! s'écria Oldi, se relevant brusquement. Le coffret n'est pas ici!
     - Qu'est-ce que tu racontes? demanda Kaito, avec une pointe de reproche dans la voix, car s'il y a bien une chose qu'il déteste c'est travailler pour rien.
     - Réfléchis: le coffret était caché dans la maçonnerie. Si le moulin a été entièrement démonté, quelqu'un a dû le trouver, forcément!
     - Mais alors... où est ce coffret?
     - De deux choses l'une: soit Thymmilou n'en a pas pris connaissance. Un des ouvriers démontant la tour l'a trouvé, et l'a gardé pour lui, l'a revendu, que sais-je? Dans ce cas, on aura du mal à le retrouver. Ou bien Thymmilou l'a vu...
     - Et dans ce cas, continua Kaito, il doit être placé...
     - DANS LA SALLE DES OBJETS PRECIEUX!

     Aussitôt Kaito se releva aussi rapidement que s'il avait découvert inopinément une punaise sur le marbre où il était sis et les deux amis firent demi-tour à grande vitesse, direction: la salle précédemment visitée. Ils cherchèrent, fouillèrent, explorèrent, examinèrent, scrutèrent, farfouillèrent(6), et finalement, sur une étagère contre le mur nord de la pièce, virent en compagnie d'autres objets un petit coffret en argent finement ciselé - peut-être provenait-il d'Amarganth?(7) Aucun doute possible : posé négligemment sur la boîte, un petit écriteau cartonné indiquait que ce coffret avait été trouvé en démontant le moulin Haparaule. Oldi prit respectueusement le précieux écrin, l'ouvrit précautionneusement... et s'immobilisa. Son compagnon, à ses côtés, fit de même.

     Durant une dizaine de secondes, ils restèrent immobiles, tels des statues sur un tableau. Oldi, lentement, renversa le coffret, dirigeant ainsi son ouverture vers le bas, mais rien n'en sortit; rien, car le coffret était vide, désespérément vide, aussi désempli qu'une salle de cinéma lors d'une projection d'un film d'Edward Wood. Abattu, Oldi s'écroula sur le sol.

     - C'est fichu, résuma-fort-bien-t'il, cette poudre était le seul moyen de préparer la potion. On est tombés sur un ignare qui a nettoyé le coffret en croyant qu'il était plein de poussière!
     - Il doit y avoir un autre moyen, hypothéqua Kaito. Depuis cette époque, ils ont peut-être trouvé un autre cyclope... on peut en trouver un autre squelette... ou un vivant, et à la limite, on le tue, non?
     - Des clous! Où tu veux trouver un cyclope? Il y a bien la maladie de la cyclopie, mais en général ces cyclopes sont rarissimes et ne vivent guère longtemps... il y a aussi des organismes microscopiques appelés cyclopes, mais étant donné qu'ils mesurent un demi millimètre au maximum et qu'ils ne possèdent pas d'os, ce sera dur d'en faire de la poudre! Et bien sûr, il faut qu'ils soient méditerranéens! Ne t'en fais pas, tout est arrangé...
     - Ah bon?
     - Oui. N'aie aucune inquiétude. JE TE CITERAI SUR MON TESTAMENT!

     De rage, Oldi avait hurlé en crachant autant de décibels qu'un ballet d'Airbus et accompagné son beuglement d'un jet hystérique de coffret argenté. Mais le dit coffret, lancé avec peu de précision, brisa une fenêtre... le problème étant que la fenêtre était reliée au système de sécurité!

     Aussitôt, une alarme stridente retentit, tandis que des spots tournoyants jaillis du plafond se mirent à baigner toutes les salles de la bâtisse d'une inquiétante lumière rouge stroboscopique. Oldi regrettait autant ce qu'il venait de faire que l'iceberg après l'accident du Titanic. Problème: les icebergs ressentent rarement quelque chose... désespéré par la certitude de mourir qu'il avait à présent, Oldi se traînait telle une loque pathétique, indifférent à toute l'agitation ambiante, tandis que Kaito cherchait dans le chaos un moyen de s'évader de cet enfer. Mais le pire restait à venir!

     Kaito traînant Oldi derrière lui, tels des Ico et Yorda de prisunic, se dirigeait vers la porte d'entrée en cinquième vitesse, quand soudain, du haut d'un escalier latéral et sur fond de musique wagnérienne pleine de chœurs extatiques, apparut le propriétaire des lieux, Augustin Thymmilou en personne, avec un pyjama à rayures sur le corps, la rage dans les yeux et à la main un authentique bazooka en parfait état de marche, récupéré moins de 30 secondes auparavant dans la salle de la seconde guerre mondiale, de même qu'une ceinture garnie d'une demi-douzaine de grenades à fragmentation! « Montrez-vous, pleutres ! » cria la bretonne « human bomb », balayant la pièce de son arme tubulaire, « Je sais que vous êtes là ! »

     Seul le mutisme ambiant ayant répondu à ses sommations, Thymmilou hystérique s'apprêtait à quitter la pièce, quand soudain un toussotement incontrôlé de Kaito lui fit cogner le coude contre un socle, ce qui provoqua la chute et le bris de l'authentique vase Ming posé dessus ! Inutile de dire que, voyant cette pièce de collection réduite en morceaux, Thymmilou perdit le peu de patience qui lui restait, et, beuglant de manière incontrôlée comme s'il avait été victime d'une possession satanique, il usa de son bazooka pour tirer une munition mortelle sur le socle abritant feu le précieux vase ! Une explosion titanesque dont le son grave résonna dans tout le bâtiment pulvérisa le dit socle, en même temps que des estampes japonaises et deux guerriers de terre cuite de l'armée de l'empereur Qin ! Kaito et Oldi, eux, s'étaient heureusement protégés de l'explosion en se jetant illico presto derrière une énorme marmite en bronze, réaction d'autant plus rapide qu'Oldi, même s'il avait battu des records d'inertie quand il avait su qu'il rendrait sans doute l'âme prochainement, avait retrouvé son instinct de survie après avoir entraperçu le viseur du bazooka braqué sur son abdomen. Thymmilou, pour sa part, était plutôt en état de violer tous les articles de la déclaration universelle des droits de l'Homme ! Alors qu'il écumait de rage, il vit ses deux cambrioleurs sains et saufs courir en direction d'une autre salle, en même temps qu'un morceau embrasé d'estampe japonaise qu'il avait lui-même pulvérisée lui virevolta devant le nez... complètement hystérique, il rendit ces deux personnes responsables de ce désastre et jura sur la boîte crânienne de ses aïeux de ne pas prendre de repos avant qu'elles ne soient disséminées dans l'air ambiant en particules microscopiques !

     Oldi et Kaito couraient dans les imposants couloirs style rococo de la bâtisse, sans but précis, sans destination aucune, si ce n'est finir dehors en un seul morceau ! Le sol ciré de manière plus qu'honorable fut responsable, en plein milieu de la course effrénée, de la chute à terre de Kaito, ce qui fut une mauvaise chose si on considère que sa cheville droite en prit un sacré coup, et une bonne chose dans la mesure où sa cabriole fit en sorte que le tir de bazooka élaboré pour annihiler un bon tiers de ses organes internes passa largement au-dessus de lui, pour exploser une vingtaine de mètres plus loin en réduisant en fragments moléculaires une tapisserie du XIIIème siècle. Le hurlement hystérique de Thymmilou, derrière eux, ne fit qu'encourager les deux compagnons à passer à la vitesse supérieure. Oldi s'engouffra dans une cage d'ascenseur, retenant la porte pour permettre l'entrée de son compagnon Kaito qui avait pris du retard suite à son dérapage... Kaito qui venait d'accélérer encore après avoir vu, en jetant un regard derrière lui, le milliardaire forcené qui arrivait en vociférant.

     Kaito entra dans la cage métallique, alors qu'Oldi lâchait son emprise sur la porte. Soudain, alors que les battants de la cabine se rapprochaient l'un de l'autre, un petit objet métallique ayant l'apparence d'un ananas sans feuilles vint rouler à leurs pieds. Vingt mètres plus loin, Thymmilou, qui avait arrêté sa course, regardait les compères d'un air satisfait, une goupille à la main. Inutile de décrire la panique qui régna dans la cabine, après que ses deux occupants se soient aperçus que le fruit qui venait de choir à leurs pieds, plutôt qu'un ananas, était plutôt du genre grenade ! Par un réflexe héroïque, Oldi shoota de manière professionnelle dans la bombe ovoïde, tentant de la faire ressortir de la cabine avant qu'elle ne soit hermétiquement fermée. Mais la grenade passa entre les deux battants au moment où ceux-ci allaient se fermer, se coinçant ainsi entre les portes de métal ! Avec acharnement, Oldi et Kaito frappèrent frénétiquement dans le dangereux engin. Après des secondes qui durèrent des lustres, le projectile explosif fut expulsé, les battants de la porte se rejoignirent et alors que la cabine de l'élévateur commençait à se mouvoir, un bruit sourd retentit, tandis que les parois de la fermeture se boursouflaient en plusieurs endroits, signe qu'il s'agissait bien d'une authentique grenade à fragmentation.

     Nous ne nous attarderons guère sur la montée en ascenseur, le calme régnant dans la cabine risquant de rompre de manière inappropriée le rythme effréné de ces palpitants paragraphes. D'autant plus que cette montée était bien silencieuse, Oldi et Kaito reprenant leurs forces sans un mot : exténués, ils n'avaient même pas prêté attention à l'étage vers lequel ils allaient, ayant appuyé sur un bouton au hasard. Puis, la cabine s'arrêta. Il s'agissait du 27ème étage : sortant sur le palier, les deux compagnons arrivèrent sur une mezzanine en marbre avec, une dizaine de mètres en contrebas, une salle en demi-cercle pleine de bibelots tels que des vases, des colonnettes, et des « I », donc une salle consacrée au objets grecs, sans aucun doute. Profitant de ce répit inespéré, Kaito et Oldi contemplaient cette silencieuse collection... soudain, d'une porte ressemblant fort à l'entrée de l'acropole jaillit Thymmilou, ses armes à la main. Il avait les cheveux incroyablement ébouriffés; toutefois, impossible de dire si c'était à cause de sa rage ou de la grenade à fragmentation. Les taches noirâtres et fumantes sur son pyjama faisaient toutefois penser à la seconde possibilité.

     Prestement, Oldi et Kaito se baissèrent afin que Thymmilou ne les aperçoive pas, mais par malheur, le décorateur intérieur du bâtiment (qui, apparemment, n'avait jamais envisagé de course-poursuite dans ses murs) avait garni le plafond de miroirs... le milliardaire en furie, rageur et hystérique en voyant les infiltrés, tira au bazooka en direction du pilier soutenant la plateforme, laquelle s'écroula en miettes dans une avalanche de parpaings marbrés, entraînant avec elle les deux adolescents ébahis ! Comprenant qu'il n'était pas vraiment temps d'aller se faire voir chez les Grecs, les deux amis se relevèrent hâtivement alors qu'une nouvelle grenade tombait à leurs pieds et qu'un rire de forcené jailli de leur arrière-garde résonnait dans toute la pièce... échappant de peu à l'explosion et entrant dans une grande salle longiligne, sans doute consacrée aux Vikings comme semblait l'indiquer l'authentique drakkar trônant au centre de la galerie, ils firent une glissade sur le sol ciré en direction de la lointaine sortie, alors que des tirs de bazooka fusaient dans tous les sens, annihilant tout sur leur passage ! Un tir atteignit de plein fouet le drakkar central, propulsant dans les airs des morceaux de bois moussus ainsi que quelques mannequins vêtus comme à l'époque ; un des dits mannequins atterrit devant Oldi et Kaito, explosant en des milliers de fragments de porcelaine tandis que tout son attirail encombrant se répandait sur le dallage, bloquant le chemin aux deux fuyards !

     Incapables de freiner, ils s'étalèrent de tout leur long sur le tas de bibelots, alors qu'une nouvelle grenade jetée avec hargne atterrissait derrière eux. L'explosion ne les blessa pas mais les projeta au loin, glissant sur le sol plus vite que jamais grâce au bouclier viking sur lequel il se trouvaient et qui leur servait de luge improvisée ! Fusant à toute vitesse vers la porte de sortie, ils constatèrent avec horreur que celle-ci donnait sur un escalier en spirale ! Risquant leur vie à chaque nanoseconde, maniant le bouclier-luge avec une ahurissante dextérité, les deux compagnons sortirent de l'infernal colimaçon plusieurs étages en contrebas, dans une salle abritant une collection dédiée à l'art africain, comme en témoignaient les inquiétants mais néanmoins magnifiques masques de sorcier accrochés aux parois marbrées. Zigzaguant avec prestesse entre les objets de la collection, ils en renversèrent tout de même quelques-uns, se retrouvant sur la luge en compagnie de statuettes en terre cuite représentant quelques divinités païennes et une demi-douzaine de lances richement ornées... ressortant de la salle avec leur curieux attirail aussi vite qu'ils y étaient entrés, il se retrouvèrent à nouveau dans la salle des squelettes, percutant au passage des ossements d'eoraptor, de kiwi, de dodo, ainsi que ceux de l'éléphant nain de l'île de Malte qu'ils avaient entraperçu tantôt et dont ils emportaient à présent toute la moitié supérieure du corps ! Traversant à toute berzingue la salle des objets précieux sur leur traîneau, ils réussirent à ne percuter aucun des rarissimes ustensiles ; mais dans la salle des objets de la seconde guerre mondiale, ils ne réussirent pas, malgré tous leurs efforts, à éviter le char d'assaut allemand qui leur servit de tremplin ! Volant dans les airs tel un candidat excentrique dans une compétition de saut à ski, le bouclier, ses occupants et l'attirail qu'ils crapahutaient à présent avec eux bondit par-dessus une rambarde de chêne pour survoler de très, très haut la salle des bâtiments reconstitués, en fonçant vers la vitre de la serre ! Les lances africaines que les compagnons avaient embarqué leur évitèrent d'être blessés par le verre lorsqu'ils franchirent les parois vitrées, mais la frêle embarcation tomba comme une pierre dans l'océan tumultueux, tandis que résonnaient trois cris : deux cris de terreur, provenant d'adolescents apeurés, et un cri de rage exhalé par un milliardaire hystérique au bord de la folie. Un petit plouf résonna très loin, en contrebas de la forteresse. Puis, plus rien.

     Le silence.

     Un silence qui dura de longues minutes.

     Puis, quelques sirènes retentirent dans le calme nocturne de la lande bretonne, signe que le milliardaire avait un tant soit peu retrouvé ses esprits et alerté les autorités officielles. Un chaos indescriptible régnait à bord de la construction, les tirs de bazooka et les explosions de grenades ayant fortement ébranlé l'exemplaire organisation des collections privées de sieur Thymmilou. La citadelle semblait plus inquiétante que jamais ; à l'architecture bétonnée, austère et angoissante, s'étant ajoutées des volutes de fumée noires et pourpres s'échappant de diverses fenêtres du bâtiment pour aller se désagréger dans les brumailles salées. Quiconque aurait assisté à ce spectacle aurait, sans doute, dit que cette forteresse ressemblait à présent à un quelconque lieu de culte satanique.

     - Maintenant, on dirait un lieu de culte satanique, dit Oldi.

     Par un miracle comme on en trouve seulement dans les saintes écritures, Oldi et Kaito avaient survécu à leur chute considérable. Echoués sur un petit îlot à quelque distance de la villa, ils n'avaient que quelques ecchymoses sans gravité, principalement des éraflures causées par l'attirail archéologique qu'ils avaient transporté avec eux contre leur gré. Kaito, justement, n'avait pas encore réussi à se dépêtrer complètement, emberlificoté qu'il était dans la demi-dépouille de l'éléphant nain. Soudain, contre toute attente, il cessa toute lutte : quelque chose venait de le figer complètement. Ce quelque chose était une petite pancarte, accrochée au squelette de l'animal, bien lisible malgré son bain forcé. Puis, il poussa un cri.

     - HEY ! OLDI! VIENS VOIR ! VITE !

     Celui-ci courut donc vers son ami ; il tenta de l'aider à se désemberlificoter, mais son compagnon lui fit bien comprendre à grands renforts de cris négatifs hystériques que ce n'était point de l'aide qu'il demandait : il prit le morceau de carton qu'il avait aperçu, le plaqua devant son ami et ils lurent ensemble ce qui y était marqué :

                                                           

ELEPHANT NAIN DE L'ÎLE DE MALTE

Proboscidien, disparu.

Egalement nommé proto-éléphant, ou deinotherium. Cette espèce disparue vivait à Malte, mais également en Crète et en Sicile; le deinotherium différait de l'éléphant actuel du fait que ses défenses pointaient vers le bas. Il est à noter que beaucoup de spécialistes pensent que ces éléphants auraient donné naissance au mythe des cyclopes. En effet, la large cavité nasale visible au centre du crâne ayant été confondue avec une cavité orbitale, on croyait jusqu'à il y a peu que ces os appartenaient à de gigantesques êtres humains dotés d'un seul œil : une croyance provenant du fait que peu de Grecs ayant vu à quoi ressemblait un squelette d'éléphant, ils avaient peu de chances de déterminer l'origine de ce crâne. (8)

 

     Tandis que de courageux pompiers tentaient de circonscrire les incendies ayant éclaté partout dans la villa d'Augustin Thymmilou, sur une petite île, un peu plus loin, un adolescent folâtre dont le pseudo commençait par « Ol » et se finissait par « Di » venait d'entamer une petite danse improvisée accompagnée de chants extatiques, alors que son compagnon lui demandait, étant donné qu'il savait maintenant qu'il était sauvé pour de bon, s'il pouvait le désempêtrer de cette saleté de squelette à la noix, si ça ne le dérangeait pas.

     Tout était à sa place.

  

  

(1) Je sens bien que beaucoup d'entre vous sont frustrés que je n'aie pas décrit en détail les simagrées, danses et autres farandoles que Kaito dut exécuter. Je vous prie de m'en excuser. Non pas que le but de ce site soit de ne pas vous faire rire, ce serait même l'inverse, mais les mouvements rituels nécessaires étaient si ridiculement ridicules que je crains que vous eûssiez eu une crise cardiaque à force de rire, et ce avant même d'avoir lu le fin mot de l'histoire, ce qui serait, avouez-le, vraiment dommage. Sans compter que les autres blogs d'humour m'auraient fait un procès pour concurrence déloyale. Vous n'aurez donc aucun détail sur le rite effectué...

(2) ...sauf celui-ci qui m'a échappé. Errare humanum est.

(3) Il se trouve que ce sortilège de crochetage avait été baptisé Alohomora. Soit c'est un hasard incroyablement extraordinaire, soit J.K. Rowling c'est rien qu'une sale copieuse.

(4) D'autant plus qu'aujourd'hui, je ne suis pas inspiré pour les dialogues.

(5) Calembour en franglais. Très rare.

(6) Je m'arrête là, mon dictionnaire des synonymes s'épuise.

(7) Si ce nom ne vous dit rien, je vous conseille de réviser sérieusement votre littérature fantastique.

(8) Ne croyez pas que j'aie inventé cette histoire simplement pour les besoins du scénario : tout ce que vous venez de lire est absolument authentique... Vous êtes dubitatifs ? Renseignez-vous !

Publié par oldi à 20:15:41 dans 12 - Le livre Hédépargne | Commentaires (24) |

Tour, trou, détour, tourments | 23 avril 2008

RESUME DES EPISODES PRECEDENTS:

Toujours dans le but de contrer la fameuse malédiction météoritique, Oldi et son compagnon Kaito concoctent une potion magique, dont trois ingrédients sont particulièrement difficiles à trouver. Le premier, un champignon rarissime, a été acquis avec du sang, des larmes, mais avec succès. Le temps est venu de s'occuper du second...


 

     Une petite route de campagne, un matin ensoleillé... une voiture roulait, seule, sur cette route à peine goudronnée, un chemin massacreur de pneus comme ceux qui font le charme des coins perdus de notre beau pays, ainsi que la joie des tueurs en série à la recherche de victimes innocentes à étriper dans la joie, l'allégresse et une cave humide. Cette voiture, donc, transportait deux personnages. Mais quels personnages! Depuis peu explorateurs de sous-sols, tueurs d'insectes mangeurs de livres et braveurs de dangers de chapelles high-tech, Oldi et Kaito(1) quittaient à présent la région de la forêt Goley pour aller chercher le second composant principal de la mixture anti-blâme spatial.

     - Et d'un, dit joyeusement Oldi en contemplant, à travers la lumière orangée filtrant du pare-brise, le rarissime bolet Rodravel si durement acquis.
     - Regarde la route, arrête de trop parler et tiens le volant ou on va finir dans le décor!!! gémit Kaito à Oldi qui avait insisté pour conduire le véhicule.
     - Rooooooooh, c'est bon! reprit Oldi en jetant sur la banquette arrière la moisissure azurée et regardant (du coin de l'oeil) la bande de macadam bosselé qui serpentait vers le lointain. En tout cas, ça fait déjà un ingrédient à trouver en moins. Pour le second, ce sera facile...
     - RLRADTPETLVOOVFDLD(2) , dit Kaito. Aussi facile que le champignon, c'est ça? Et c'est quoi comme ingrédient?
     - De la poudre d'os de boîte cranienne de cyclope méditerranéen.
     - ...ben voyons! C'est simplissime! Sinon, y'a quoi comme ingrédients? Quoi? Une tomate? Mon Dieu, en trouvera-t'on?!
     - Oui, je sais, ce n'est pas le genre de substance qu'on trouve au supermarché du coin. Surtout que, à mon souvenir, les cyclopes n'ont jamais existé?! Enfin bref... Heureusement, notre bon ami le mage Hédépargne était déjà au courant de la rareté de cette substance. Il raconte dans son livre qu'il n'en avait que quelques centaines de grammes, qu'il gardait précieusement dans trois petits coffrets d'argent qu'il emportait toujours avec lui. Il raconte également qu'à la fin de son existence, sentant la vie le quitter, il a pris soin de cacher ces précieux petits coffrets dans des lieux connus quasiment de lui seul. Le premier, il l'a mis dans un bateau en partance pour les Indes, confié aux petits soins d'un capitaine de ses amis - mais je me suis renseigné, le bateau a coulé peu après, et étant donné que l'argent flotte relativement mal, on peut en conclure que cette poudre est perdue pour de bon... le second coffret, il l'avait enterré dans une forêt près de chez lui, au pied d'un chêne antédiluvien. Mais ce chêne était dans une zone qui a beaucoup souffert de la tempête de 1999, croire que cet arbre est encore debout serait d'une stupidité qui ferait mourir de rire tout arboriculteur un tant soit peu sérieux.
     - RLRADTPETLVOOVFDLD. Mais comme tu as parlé de facilité, je suppose que le troisième coffret est plus facile à trouver?
     - Bonne intuition! Hédépargne l'a caché dans la maçonnerie de la tour d'un moulin, qui faisait également auberge et dans lequel il passait parfois la nuit lorsqu'il voyageait. Et j'ai cherché dans mon guide: ce moulin existe encore! Il a même été classé monument historique... et, avant que tu ne poses la question, NON, il n'y a aucune trace de système de sécurité vicieux pour le protéger. On aura juste à fouiller un peu pour le trouver!
     - Bien, RLRADTPETLVOOVFDLD. Et il est où, ce moulin?
     - En pleine campagne, à quelques kilomètres du village de Fygurpa-sur-lacarte. On y sera dans une heure!

     Et une heure plus tard (environ, hein!), après avoir garé leur véhicule tant bien que mal dans un emplacement réservé aux vaches à cet effet, les deux compagnons badaudaient allègrement dans un paysage aussi vert qu'un bureau de vote aux USA.(3) Quelques minutes de marche à pied revigorante suffirent au duo pour arriver au lieu tant recherché, celui dont les honorables pierres dissimulaient, qui l'eût cru? la rarissime substance magique, le célèbre moulin Haparaule. Enfin, là où aurait dû se trouver le moulin Haparaule...

     En tant que fidèle de ce site, vous devez être habitué à ce genre de rebondissements, non? Bref, le moulin n'était pas là. Ou plutôt, il n'était plus là... à la place, il y avait un trou. Un cratère, même. Oh! Non, pas de ces cratères météoritiques, armageddonesques et saurusides, ou même Enaïen; il s'agissait d'une dépression dans le terrain, d'une bonne quinzaine de mètres de diamètre tout de même. Le moulin, et son précieux coffret, avaient disparu. Mais quand? Comment? Où? En tout cas, les hautes herbes recouvrant le fond du cratère prouvaient bien que l'évènement ne datait pas d'hier. Mais pour le reste, il semblait n'y avoir aucun indice permettant d'expliquer de manière logique et rationnelle l'évanouissement brutal d'un ancien moulin à vent. Heureusement, comme chaque revers a sa médaille, et par un énorme coup de bol il faut le dire, toutes les informations concernant la dissipation architecturale étaient résumées sur un petit pannonceau bordant le trou artificiel, sur lequel Oldi et Kaito se jetèrent dès qu'ils se rendirent compte de sa présence...

     - Non, je rêve! cria Kaito. Il a été... acheté!!
     - Acheté? Par qui?
     - Il y a marqué son nom... Augustin Thymmilou...
     - Augustin Thymmilou...

     - AUGUSTIN THYMMILOU, commença à lire Oldi. Suite à leur expédition échouée pour récupérer la précieuse poudre, lui et son compagnon avaient foncé à Fygurpa-sur-lacarte, pour y trouver un cybercafé permettant de faire des recherches sur ce mystérieux acheteur de ruines. Un milliardaire excentrique, fan d'archéologie, de paléontologie... bref, de toutes les vieilleries précieuses. On ne sait pas grand-chose sur son enfance, qu'il a eue comme un gagnant du loto... enfin, je ne veux pas dire qu'il était déjà plein aux as, mais qu'il a vécu à la campagne avec des poules. Par la suite, il s'est lancé dans le garagisme, puis, moins glorieux, dans la plantation de drogue -un spécialiste de l'arbre à came, donc, ha ha!- ensuite, il a...
     - Abrège un peu! s'impatienta Kaito. Qu'est-ce qu'il a fait de la tour?
     - Attends, j'y arrive... sorti de prison, il a fait fortune en... oh non, quel culot!
     - Qu'est-ce qu'il a fait?
     - Il a... déposé le brevet de la roue!
     - Noooooooooooooooooon?!
     - Il faut croire que si. Au début, personne ne voulait le prendre au sérieux, mais il a argumenté, avec un certain bon sens, que ce brevet na'avit jamais été déposé... et apparamment, un peu de drogue restante lui a suffi pour corrompre les huissiers et se voir attribuer la paternité de cette invention. Depuis, que ce soit les fabricants de voitures ou les vendeurs de skateboards, il reçoit un pourcentage sur tout ce qui a une ou plusieurs roues: chaises à roulettes et chaises roulantes, caddies de supermarché et caddies de vieilles dames, patinettes et patins à roulettes... même les brouettes de gosses lui rapportent de l'argent! Inutile d'aller cherche plus loin d'où lui vient sa fortune... Ah! Voilà qui est encore plus intéressant: un article complet sur sa passion pour l'archéologie... écoute ça: Augustin Thymmilou se passionne, entre autres, pour tous les vieux bâtiments. Sa spécialité: parcourir le monde à la recherche de pièces pour sa collection. Oh regarde, c'est bien ça! Il y a là la liste complète de ses acquisitions, et le moulin Haparaule y figure! Juste entre la ziggourat iranienne et la maison du Machu Picchu! Raaah, je savais que j'aurais dû acheter un autre guide et bazarder celui que j'avais sur moi, publié en 1983! Bon, que disent-ils encore... lorsqu'il voit une ruine qui lui plaît, il la fait démonter pierre par pierre pour la reconstruire dans son immense villa, en...
     - ...en...?
     - ...holàlà! Fais tes bagages! On part pour la Bretagne!

     LA BRETAGNE! Terre de légende! Pic, cap, péninsule, digne du nez de Cyrano! La Bretagne, le vent, la bruine vivifiante, les éclairs de Saint-Malo et le tonnerre de Brest, le Mont-Saint-Michel (Euh, non. Enfin, oui. Enfin, je sais pas trop, les Bretons que je connais se montrent assez susceptibles sur ce sujet), les vieilles églises de pierre et les menhirs datant de l'âge, de pierre, également, les massifs d'hortensias (des hortensias massifs), le Gwenn Ha Du, les coiffes originales ou ridicules selon les cas, les vieilles bigotes anti-pirates de la pub Tipiak, le patois ignoble appelé "Breton" qui pourrait faire le sujet principal d'un film qui détrônerait facilement Bienvenue chez les Ch'tis du podium cinématographique, les marées capricieuses, les fars bretons, les phares bretons, le cidre (pour cidrater la gorge) et bien sûr les crêpes, les kouigns, les galettes et autres cochonneries surcaloriques, assez bonnes pour figurer en excellente place dans les livres de gastronomie, et assez mauvaises pour faire grincer des dents les diététiciens du monde entier par simple évocation de la première syllabe de leur nom. Pour ceux qui l'ignoreraient, la Bretagne est une péninsule de l'ouest de la France, entre la Manche et l'océan atlantique. À la fin de l'Empire romain, elle est peuplée par l'immigration massive de Bretons insulaires dans une partie de l'ancienne Armorique celte. Ceux-ci créent un royaume au IXe siècle, qui devient ensuite un duché. Elle devient en 1532 une « province réputée étrangère » unie à la France sous la même couronne jusqu'à sa disparition administrative en 1790 et sa division en cinq départements : les Côtes d'Armor, le Finistère, l'Ille-et-Vilaine, la Loire-Atlantique, le Morbihan, et je m'arrête là parce que si je continue à copier-coller Wikipédia ça va finir par se remarquer.

     Sous une légère pluie (la pluie, en Bretagne, est une spécialité locale. D'ailleurs, à la météo, ne parle-t'on pas toujours d'un "front de pluie qui nous vient de la Bretagne"? Toutefois, selon un proverbe local, dans cette région, il ne pleut que sur les cons. La Bretagne m'a toujours beaucoup plu.), une voiture aux essuie-glace réglés sur la vitesse "guépard amphétaminé" roulait à flanc de falaise à une vitesse terrifiante, à tel point qu'on raconte dans les petits nuages du Paradis que les anges gardiens des deux personnages sis dans la dite voiture se seraient mis à boire.

     - RLRADTPETLVOOVFDLD!!
     - Ca va, du calme! C'est pas comme s'il faisait moche! Ah, le croisement: donc à droite c'est vers Salulémec, et à gauche vers la villa de ce cher Augustin. Donc, on se présente à la porte comme deux étudiants en histoire faisant un exposé sur la vie du meunier moyen à la Renaissance, on demande à examiner quelques-unes de ses oeuvres, dont la fameuse tour, on tâtonne le moulin, on trouve le coffret, et si le sieur Augustin refuse de nous le laisser emporter, on s'arrangera pour le chaparder discrètement. Simple, non?
     - Certes, répondit Kaito qui avait provisoirement ouvert la fenêtre pour débagouler son kouign amann de tantôt. Et s'il ne nous laisse pas entrer?
     - Beuh... on improvisera.

     Malheureusement, l'improvisation n'était guère de mise pour pénétrer dans le domaine archi-surveillé d'Augustin Thymmilou: comme toutes, ou du moins la grande majorité, des personnes riches, ce monsieur Thymmilou avait développé un égocentrisme et une peur des voleurs qui confinaient à l'agoraphobie. C'est bien simple, étant capable de se payer des domestiques pour tout et n'importe quoi, il ne quittait quasiment plus sa villa. Et quelle villa! La forteresse du sieur Augustin, bâtie sur un piton rocheux près d'une falaise à pic fouettée sans pause par les vagues hystériques, dégageait à peu près autant de sympathie au touriste lambda que le portail d'entrée de Guantanamo. Grise et menaçante, l'énorme habitation jurait autant avec le paysage que Guy Carlier en Ethiopie et donnait à quiconque osait s'en approcher l'impression nette que ce ne serait pas en ces murs que l'on trouverait gîte et repos. Impression, hélas! confirmée par vos deux héros. Pour vous donner une idée du faible taux d'aguichance du lieu, voici, en intégralité et sans aucune retouche, le dialogue qui se fit à l'entrée du bâtiment:

     - Îîîîîîî...
     - Bonjour! Nous sommes...
     - VLAM!!!!! (4)

     Bon, dit Oldi. Je pense que nous devrons trouver une autre méthode.

     (PS: oui, je sais, cet article est relativement court - surtout par rapport au précédent! Mais, je vous rassure, le suivant sera beaucoup plus consistant ^^)

    

    

(1) A ce stade-là, j'espère au moins que vous aviez reconnu de qui je parlais, sinon c'est vraiment à douter de mon talent littéraire.

(2) Ici, Kaito dit une seconde fois "Regarde la route, arrête de trop parler et tiens le volant ou on va finir dans le décor!!!". Mais comme cela est assez contraignant d'écrire toute l'expression à chaque fois, je l'ai abrégée. Dans la suite du dialogue, vous n'avez qu'à remplacer mentalement chaque apparition de cet acronyme par sa signification.

(3) Oui, cela peut sembler bizarre, mais aux USA, les bureaux de vote sont peints en vert. En tout cas, c'est ce que j'ai entendu aujourd'hui à la radio: ils parlaient de la campagne présidentielle d'Hillary Clinton, et j'ai entendu distinctement la présentatrice commencer son reportage par: "Aux Etats-Unis, les bureaux de vote sont tout verts". J'avoue que je l'ignorais. On en apprend tous les jours...  mais cette information me plonge tout de même dans une grande perplexité. Cela me semble en effet étrange, car, outre le fait que l'inesthétisme flagrant d'un bureau de vote peint en cette couleur du sol au plafond ne m'encouragerait personnellement guère à remplir mon devoir de citoyen, il faut bien se rendre compte qu'il n'y a pas de vert sur le drapeau américain. Alors, quid? Des bureaux de vote verts seraient, par exemple, plus logiques en Lybie, dont le drapeau est aussi vert que Jean-Pierre Coffe après ingestion d'un MacDeluxe (encore que je ne suis pas sûr qu'il y ait beaucoup d'élections présidentielles en Lybie). Bref, je suis dubitatif, j'accepte toute information supplémentaire concernant ce sujet.

(4) Et encore: j'ai rajouté les bruitages de la porte. Une porte est en général peu loquace, mais il fallait vraiment donner un peu de consistance à ce dialogue.

Publié par oldi à 01:29:00 dans 12 - Le livre Hédépargne | Commentaires (7) |

Chapelle ardente | 26 mars 2008

RESUME DES EPISODES PRECEDENTS:

Pour contrer la malédiction qui pèse sur lui, votre webstar Oldi - et son pote - doivent concocter une potion magique. L'un des ingrédients entrant dans la composition de la dite potion est un champignon rarissime, trouvable uniquement dans les ruines de l'antique chapelle Hyéfou. Malheureusement, le dit champignon a été classé espèce protégée et est défendu par un système de sécurité des plus vicieux...



 


     Dans la tranquille forêt Goley, à quelques centaines de mètres de la chapelle Hyéfou et de ses murs moussus et champignonneux - surtout champignonneux - était apparue depuis quelque temps une petite tente Quechua, signe non pas que les enfants de Don Quichotte venaient de se mettre au vert, mais que deux campeurs arrivés depuis peu semblaient particulièrement intéressés par la dite chapelle. Inutile, je pense, de préciser de qui il s'agissait... votre ami Oldi, bien sûr, accroupi en tailleur dans la tente et affairé à griffoner frénétiquement un épais bloc-notes, et son compagnon Kaito(1), qui était perché au sommet du chêne multiséculaire surplombant le havre de paix en toile, et qui scrutait avec des jumelles Made in China (à ne pas confondre avec Mary-Kate et Ashley, des jumelles américaines) les ruines érodées de l'église délassée. Le soir vacillait - il ne tardrait pas à tomber - et Kaito, après avoir réenfilé ses jumelles autour de son cou, redescendit l'arbre pour faire le point avec son compagnon...

     - Ca y est, annonça-t'il à son ami qui sortait de la tente juste au moment où ses pieds venaient de toucher le sol. Les derniers touristes sont partis. Ils étaient trois, ils sont ressortis avec l'un porté par les deux autres... encore un cueilleur de champignons qui ignorait ce qui l'attendait...
     - Symptômes?
     - Oeil au beurre noir, cheveux mal taillés, bosse sur le front, jambe droite ensanglantée au niveau de la cheville.
     - Tout ça? C'était un intrépide... bon, voyons, dit Oldi en consultant son bloc-notes... alors: l'oeil au beurre noir, c'est évidemment le gant de boxe. Les cheveux, ça doit être la scie circulaire protégeant le spécimen dans le coin nord-est des ruines du cloître, la bosse c'est le marteau articulé au-dessus de l'entrée de la cave et la jambe ensanglantée... jambe ensanglantée... ah oui, bien sûr, les pièges à loups! Je les avais presque oubliés ceux-là... 12 en tout, disposés en cercle autour des 2 bolets près du mur ouest. Bien, rien de neuf, en somme...
     - Région de dingues, déclama Kaito (qui pourrait le contredire?)... tout ça pour un champignon! Je suis d'accord pour protéger la nature, mais quand même...
     - Bien raison, acquiesca Oldi. Cette mode de l'écologie devient un peu pesante par moments... non pas que je veuille voir la planète transformée en une boule de goudron grisâtre, mais c'est vrai que lorsqu'un champignon se révèle être plus protégé que le journal intime du président de la république, on est en droit de se poser des questions... bref! C'est le grand soir! On a assez d'informations, on va choper ce bolet Rodravel malgré tout! Tu es prêt?
     - Je crois, mentit Kaito.
     - Bon, en tout cas, on sait que le dispositif de sécurité de cette chapelle est mastoc. Il y a en tout 17 spécimens de bolets Rodravel sur la place, et chacun est protégé par un système différent. Ils se sont bien amusés à imaginer tout ça... dis-donc, maintenant que j'ai toute la liste sous les yeux, c'est vrai que c'est affolant! Ils doivent avoir un inconscient de psychopathes, ceux qui ont inventé ces trucs, ce serait étonnant que cette chapelle soit approuvée par la convention de Genève... nous avons en vrac: un gant de boxe, des pièges à loups, une scie circulaire, un tazer, quelques douzaines de pétards, un diffuseur de gaz anesthésiants, une brouette de mines récupérées de la seconde guerre mondiale, des mouches tsé-tsé dressées, un cracheur de fléchettes soporifiques, un...
     - C'est bon!!! coupa Kaito, que cette énumération faisait de plus en plus descendre vers les sombres tréfonds d'un désespoir abyssal. Inutile de me rappeler des mauvais souvenirs, car je rappelle à Môssieur que si on a pu dresser cette liste, c'est parce qu'on a testé nous-mêmes tous les dispositifs!

     Oldi allait rétorquer: "non, nous n'en avons testé que 9 sur les 17, je te rappelle que les informations concernant les autres ont été obtenues en soudoyant la secrétaire de la maire Anna Nyt-Tumousche"; mais il avait obtenu ces renseignements au prix de telles bassesses qu'il préféra se taire - cela aurait pu réveiller en lui de récents mais douloureux souvenirs dont la simple réminiscence se serait avérée très pénible.(2)

     - Mouais, dit Oldi, retenant difficilement l'humidification de ses glandes lacrymales. En tout cas, maintenant on sait tout sur tout concernant le dispositif diabolique protégeant cette chapelle(3), on va pouvoir passer à l'action. On a déjà assez perdu de temps comme ça... première chose à déterminer, le choix de l'objet du vol. Quel spécimen allons-nous voler? Voyons, remémorons-nous la mythologie grecque... qu'avait choisi Ulysse entre Charybde et Scylla?
     - Pourquoi pas voler celui avec le gant de boxe? C'est encore le moins méchant...
     - T'es gentil, mais le gant de boxe je peux te confirmer qu'il est moins inoffensif qu'il n'en a l'air! (tout en disant cela, Oldi se tâtait en grimaçant la blessure violacée qui entachait encore sa joue gauche) Pour tout dire, ils ont puissamment étudié le système pour qu'il y ait un équilibre des sévices: les dispositifs les moins offensifs sont ceux qui se déclenchent le plus promptement. Tout cela se vaut, à la limite... sauf...
     - Sauf?
     - ...sauf le système de herse à pointes enduites de venin qui protège le bolet situé contre le mur nord. C'est assez vicieux, je le reconnais, et j'admets également qu'une fois que la grille est levée elle le reste pendant... (consultation du bloc-notes) 18 heures 27 minutes 12 secondes, ce qui nous ferait perdre un temps précieux en cas de fiasco. Mais si on observe la disposition des murs de la chapelle, on voit que le mur nord, à cet endroit, est surplombé par une terrasse dont le bord se situe "à peine" 5,20 mètres au-dessus du bolet. Que la grille soit levée ou pas, le bolet reste accessible si on passe par le haut! Seulement...
     - ...seulement, on avait vu avant-hier que l'accès aux étages supérieurs de la chapelle se fait uniquement par deux escaliers, et, oh surprise! Ces idiots de champignons ont eu la bonne idée de pousser juste au pied des marches. Si nous voulons monter, nous avons donc le choix entre (emprunt du bloc-notes et déchiffrage frénétique) les fléchettes soporifiques et les haches tournoyantes. Personnellement, j'hésite, tu ne m'en veux pas trop j'espère?
     - Il y aurait peut-être un autre moyen: au niveau de la jonction du cloître et du clocher, j'ai remarqué que le mur était un peu délabré... si on se faisait la courte échelle à cet endroit, on pourrait accéder au toit, et de là sauter jusqu'à la terrasse surplombant le spécimen qui nous intéresse. C'est faisable, mais il faudra être prudents: à peine deux mètres plus loin se trouve le bolet protégé par (bloc-notes, etc...) le cracheur de billes de plomb couplé au détecteur de mouvements rotatif.
     - Bon, ce serait faisable. Il faudra juste éviter de bouger quand le rayon passera sur nous, c'est ça? Bien, cela promet une soirée fort intéressante...
     - Parfait! Prenons le matériel, et allons-y! Lancement de l'opération "champignon sans omelette"!

     Une vingtaine de minutes plus tard, le silence apaisant si cher à Dame Nature était tombé sur la chapelle Hyéfou... seules rumeurs troublant le mutisme ambiant: la clameur d'un hibou grand-duc hululant son mal d'amour, le bruissement d'un hérisson à la recherche de quelque limace juteuse, le trottinement d'une renarde solitaire, ainsi que, hélas! bruit beaucoup moins poétique, un grésillement grave et monotone indiquant qu'une multitude de dispositifs électroniques attendaient patiemment leur heure dans les recoins de la bâtisse orpheline. La masse de cumulo-nimbus assombrissant le lieu-dit daigna se volatiliser un bref instant, juste le temps nécessaire à la lune bleue pour baigner de ses faibles rayons azurés deux silhouettes se faufilant discrètement vers le côté nord du bâtiment...

     - Nous y voilà, dit Oldi en désignant du doigt le muret délabré dont il avait parlé. Et voilà le détecteur de mouvements...

     En effet, à quelques mètres de l'endroit adéquat, un bolet Rodravel trônait fièrement sur la pelouse, son chapeau bleuté renvoyant une couleur violacée à cause de la lueur rouge qui l'arrosait constamment: à une dizaine de centimètres à peine du basidiomycète siégeait un petit pilier tournoyant, projetant à 10 mètres alentour un rayon coruscant(4) à la vitesse d'une rotation en 2 secondes. A un mètre du pilier, une irrégularité sur le parterre d'herbes sauvages laissait deviner au touriste averti un dispositif machiavélique tapi sous la terre sacrée...

     - Je vois, dit Kaito qui récitait mentalement une prière improvisée, empruntant à la fois au Notre-Père, à l'Ave Maria et à divers autres textes aussi sacrés que barbants. Il va falloir faire attention... le plus difficile sera de se placer. Ensuite, ce sera un jeu d'enfant...
     - Certes, dit Oldi, n'osant pas avouer qu'il n'avait jamais gagné au jeu de l'oie.

     C'est ainsi que grand nombre d'animaux nocturnes tels que le sanglier, le hibou ou encore le dahu des plaines (communément appelé cerf) purent cette nuit-là assister, assez rigolards il faut le dire, au spectacle de deux jeunes se livrant à un jeu de 1, 2, 3, soleil dont la lenteur affligeante allait bien au-delà de l'épisode de Derrick intitulé Derrick joue à "des chiffres et des lettres" passé au ralenti. Une inaction quasi paralytique, mais que de suspense néanmoins! La moindre crispation incontrôlée, le moindre remous inopportun, la plus infinitésimale gesticulation intempestive et c'est l'arrosage plombé - agression qui se traduirait par une chute du fragile édifice humain, en plein milieu du rayon cafteur, entraînant une réaction en chaîne susceptible d'amocher plus que sérieusement le duo juvénile. Donc, pas de gymnastique superflue! Que les choses soient claires, lorsque le rayon passe, c'est un mikado humain: le premier qui bouge a perdu. C'est ainsi que, une longue heure plus tard, les deux jeunes se retrouvaient sur le toit en pierre moussue, vivants certes, sans aucune ecchymose assurément, mais avec la désagréable impression d'avoir les jambes aussi lourdes qu'un porte-avions chargé d'enclumes et piloté par Guy Carlier. Ils s'accordèrent donc, d'un commun accord, un quart d'heure de pause avant de poursuivre l'opération.

     - Bien, dit Kaito, ça va mieux... c'est quoi la suite du programme, ô tour-opérator?
     - La suite? Aller sur la terrasse. Pour cela, on va devoir marcher sur le muret que l'on voit là-bas. Ensuite, on descend grâce à la corde que voilà, on chope le champignon et finito la commedia! On... tiens? Qu'est-ce que c'est que ça?

     En effet, trop occupés qu'ils étaient à reprendre des forces, et la vision troublée par l'obscurité ambiante, aucun n'avait remarqué l'objet se situant à quelques mètres d'eux à peine: incrusté dans le toit et se prolongeant à l'étage du dessous, un cylindre métallique garni de tuyaux et de câbles - et invisible depuis la pelouse - trônait au milieu des briques moussues. Rien, absolument rien, ne permettait de savoir ce qu'était cet objet. Seule indication: une lettre N, bien visible, peinte au pochoir sur le dessus du cylindre. Le nombre de noms commencant par cette lettre étant estimé à plusieurs milliers - et rien qu'en français - nous conviendrons que cela est un peu juste pour tenter de deviner l'identité de la chose...

     - Je le savais! hurla Kaito. On a oublié un dispositif! On est fichus! On va...
     - HO, CALMOS! Je sais pas trop ce que c'est, mais ça m'étonnerait que ce soit un dispositif de sécurité, 1) il n'y a aucun champignon aux alentours et 2) si on a pu rester aussi longtemps à côté sans que cela s'active c'est que cela doit être autre chose. Peut-être le dispositif d'alimentation des pièges?
     - Avec un "N"? Bien sûûûûr... c'est la ncentrale électrique... ou le ngénérateur de secours tant qu'on y est?
     - Ha ha, je suis comme cette chapelle, je suis écroulé. Bon, continuons, on n'a pas encore fini... allons sur la terrasse...

     Oldi dit "Allons sur la terrasse", et ainsi fut-il (donc, pas important.(5)). Traversant la place pavée, ils arrivèrent enfin à destination, à savoir: un rebord de pierre avec, si près mais pourtant si loin en contrebas, la moisissure convoitée.

     - Bien, dit Oldi, je vais descendre grâce à la corde qu'on a apportée. Si j'ai bien compris le système, la herse se lèvera dès que mon pied touchera le sol à 2 mètres aux alentours du bolet. Le plus délicat sera de ne pas me faire écorcher par les pointes empoisonnées, ce serait vraiment la guigne... toi, tu tiendras bien la corde, il s'agirait pas que je tombe alors que je dois rester en position verticale si je ne veux pas que la herse me touche... on y va!

     Et, lentement, grâce aux muscles de Kaito, votre webmaster put faire sa descente (pas aux enfers, mais presque)... une descente laborieuse, tant pour l'un que pour l'autre, puisque, malgré la fraîcheur nocturne, Oldi transpirait autant que s'il se promenait en doudoune dans le cratère du Stromboli, et Kaito souffrait affreusement lui aussi, ses tendons étant violemment mis à l'épreuve à cause des kilos superflus que son compagnon avait pris (depuis cette histoire de livre maudit, il avait passé son régime au second plan dans l'ordre de ses priorités). Soudain, au terme de la descente encordée, le pied d'Oldi toucha, que dis-je, frôla l'herbe et TCHAC! Une grille de métal aux ornements lugubres que ne renierait pas Tim Burton jaillit du sol comme un geyser de Yellowstone et encercla Oldi telle une cage destinée à quelque atroce séance de torture. Des pointes de la herse suintait une substance verdâtre, légèrement transparente et brillante sous la clarté lunaire, difficile à définir en détail mais que tout être un tant soit peu normal répugnerait à approcher de trop près. Oldi, constatant que le poison n'avait même pas effleuré la proximité de ses alentours, soupira de soulagement, et se baissant, cueuillit nonchalamment le champignon tant recherché.

     - Je l'ai, dit-il. JE L'AI! Répéta-t'il, conscient que le plus gros du travail était fait. A présent remonte-moi, on a presque fini notre expédition...
     - Euuuuuuuh, un petit moment, lui répondit Kaito, contemplant ses bras endoloris - dégageant une chaleur équivalente à celle du cratère du Stromboli précédemment cité.

     Ca ne pouvait pas continuer ainsi! Qu'est-ce que ça allait être de le remonter, ce poids lourd, ce quintal ambulant, cette brouette de kilogrammes? Le hisseur malgré lui eut aussitôt une idée: pourquoi ne pas accrocher la corde, tout bêtement? Restait à trouver un piton, un crampon ou quelque chose du genre... rien sur le sol... le cylindre "N"? Un peu risqué. Mais, derrière lui, un petit pilier de pierre semblait adéquat. Aussitôt, ni une ni deux, ni zéro d'ailleurs, la corde se trouva solidement arrimée à l'excroissance architecturale, prête à supporter le poids de celui dont on s'étonnait qu'il ne fasse pas gondoler le lino autant que ses internautes.

     - C'est bon! cria Kaito à son compagnon, qui rangeait précieusement l'objet de ses souffrances dans sa poche. Tu peux remonter...

     Oldi obéit. Le pilier en pierre fit des merveilles: décidément, oublions les HLM et autres architectures modernes hideuses... ce qui est le plus vieux est le plus susceptible d'être solide. Toutefois, la solidité, c'est comme tout, il y a des limites à ne pas dépasser... et alors qu'Oldi venait de se hisser au bord de la surface terrassée, le pilier le fut également (terrassé) et vacilla dangereusement... en direction du cylindre "N"!

     - NON!!!! beugla sans retenue aucune le duo d'immatures... PAS LE "N"!!!!

     L'énervement était palpable! Il y avait de la "N" dans l'air!

     Heureusement, sans doute à cause de la sainte vénérabilité du lieu, les prières d'Oldi et Kaito furent entendues: le cylindre "N" ne subit aucun dommage. Tel une tour de Pise anarchique, le pilier instable avait décidé de changer de position et de s'écrouler dans l'autre direction... mais, qu'y avait-il dans l'autre direction? Rien! Le vide! Ou, pour être précis, le vide, avec en contrebas... le détecteur de mouvements! Un craquement sinistre se fit entendre lorsque l'aggloméré de parpaings se brisa au sol. Croyant déceler là quelque intrusion de braconnier de moisissures, le cracheur de billes de plomb s'en donna à coeur joie contre les caillasses inertes, brisant, détériorant, pulvérisant, réduisant en miettes, en copeaux de briques jusqu'à épuisement total des munitions. Durant tout ce massacre de pierre, Oldi et Kaito étaient restés aussi immobiles que des statues, craignant (et pourquoi, finalement?) que l'engin s'intéresse à eux. Puis, le silence.

     Mais le répit fut de courte durée! A peine le canon avait-il éjecté sa dernière sphère métallisée qu'un haut-parleur sortit comme une flèche du donjon, crachant d'une voix monocorde, et totalement en déphasage avec son texte, la phrase suivante:

     DISPOSITIF N°14 INEFFICACE. MISE EN PLACE DU DISPOSITIF N°18.

     - 18? questionna Kaito. Mais il n'y avait que 17 champ...

     Il ne put achever sa phrase, interrompu par un grésillement pour le moins menaçant. Le pilier "N" venait de se hisser automatiquement, dominant la chapelle en ruine, et ses tuyaux fripés se désarrimaient peu à peu de la structure centrale pour se disperser autour de lui, formant un poulpe de cauchemar... Soudain, d'un des tuyaux jaillit une immense gerbe de flammes, qui se dirigea vers le canon cracheur - à présent au chômage technique - et calcina la pelouse dans un rayon de 15 mètres autour du dispositif... (6) Oldi et Kaito pulvérisaient à présent les records d'immobilité. Oldi fut le premier à briser le silence...

     - ..."N", ce serait pas pour Napalm, par hasard?!
     - Alors là, on est paumés dans la m****... (7)

     Soudain, la méduse cracheuse de feu dirigea son tentacule mécanique vers le duo apeuré! La herse! Bien sûr! Une fois ce dispositif n°18 enclenché, il envoyait son jet de feu partout où un piège avait été activé... (il est généralement déconseillé de se trouver trop près du dit dispositif à ce moment). Oldi courut le premier, suivi par Kaito, sautant de la terrasse - déjà inondée de flammes - vers la pelouse qui était autrefois un cloître. Malheur! C'était là que se trouvait le bolet protégé par la scie circulaire! La scie, la fidèle, qui sortait déjà de sa trappe souterraine en émettant un bruit atroce que toute personne ayant déjà été chez le dentiste peut s'imaginer avec douleur... heureusement, une paire de roulades suffit au duo pour éviter le disque mortel. Mais c'était sans compter la méduse au napalm! Tandis que son premier tentacule terminait de faire le ménage sur la terrasse de briques, un deuxième jaillit en direction de la scie, mais horreur! Incompatibilité des dispositifs! La scie trancha en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire le tuyau expulseur de flammes, ne laissant qu'un tube inerte sur le sol et un moignon gesticulant tel une poule décapitée et vomissant un flux pestilentiel de liquide poisseux... une partie du dit liquide gicla en direction de l'entrée de la remise: bolet Rodravel n°3, protégé par un lance-shurikens à tête chercheuse! Cinq étoiles de métal jaillirent des honorables murailles et volèrent en direction du monstre enflammeur, l'une manqua son but, deux entaillèrent des tubes-tentacules et les autres s'attaquèrent à la structure centrale, le coeur du dispositif! La machine, déjà suffisamment dangereuse, devint alors complètement folle! Psychopathie complète dans les circuits imprimés! Tandis qu'Oldi et Kaito fonçaient vers la sortie, faisant fi de l'enfer qui se déchaînait derrière eux, le poulpe à présent aussi enflammé que ses cibles vomissait dans tout l'édifice des torrents de feu... bientôt, la chapelle se transforma en un immense brasier équivalent, et même! supérieur aux pires descriptions que Dante fit du royaume des démons infernaux.

     - C'était juste, conclut Oldi (il voulut d'abord dire "on a eu chaud" mais il n'osa pas...)
     - Tout de même, tout ça pour un champignon! Du napalm dans un lieu saint!!!!
     - Ca doit être ça, le feu sacré.

     Eh oui, Oldi est incapable de retenir ses calembours très longtemps... Kaito lui tapa donc sur l'arrière de la tête et tous deux partirent vers la suite de leurs aventures...

    

    


(1) Le changement de Culbuto en Kaito a provoqué certains remous... donc, si Kaito ne vous plaît pas, vous serez bien gentil de copier-coller mon texte et de remplacer son nom manuellement. Sinon, il existe un moyen très simple pour voir sur mon blog Kaito disparaître au profit du retour de Culbuto: déposer sur mon compte en banque une somme à peu près entre "conséquente" et "mirobolante". J'attends vos dons!

(2) N'insistez pas, je ne vous dirai pas ce que j'ai dû faire. Je me contenterai de signaler que si par hasard, des archéologues retrouvent mon journal intime dans 8000 ans, le passage contant mes mésaventures dans la mairie de Cèpe-sur-Amanite risquerait d'être repris dans une conférence dont le thème serait quelque chose du genre "La débilité profonde et la primitivité flagrante de nos lointains ancêtres: mais comment diable ont-ils pu vivre assez longtemps pour inventer la roue?!"

(3) Vous trouvez pas ça assez contradictoire, vous, un dispositif diabolique dans une chapelle?!?!

(4) Rien à voir avec la planète-ville de Star Wars: coruscant est un vieux mot signifiant brillant, étincelant, scintillant (c'était notre intermède de langue française démodée)

(5) Oui, il y a un calembour ici, mais il est tordu. Relisez à voix haute, ça devrait venir.

(6) Rassurez-vous: les bolets Rodravel supportent très bien les hautes températures. Rassuré?

(7) Non, ce n'est pas vous qui avez mal lu ni moi qui ai mal écrit. L'expression "être paumé dans la m****" a été inventée par un de mes potes lors d'une crise de dyslexie passagère. Cette expression est atroce au niveau de la syntaxe, mais je trouve qu'elle sonne bien, d'autant plus qu'elle est parfaite pour exprimer un désarroi profond, je trouve difficilement mieux. Donc, je la garde telle quelle.

Publié par oldi à 03:21:02 dans 12 - Le livre Hédépargne | Commentaires (13) |

Cueillette de champignons | 27 février 2008

RESUME DES EPISODES PRECEDENTS:

Oldi, cerné par une armée d'insectes mangeurs de livres et d'écrivains, avait appelé un ami à la rescousse. Grâce à leur force, leur intelligence et surtout une pleine brouette de chance comme on ne peut en voir que dans les histoires du net, les deux compères parvinrent à se sortir de ce guêpier...


 

     Dans le petit village de Bledpomé-sur-Annuyhamouryr, où s'étaient précipités les compères après leur quasi-mort, les rumeurs circulaient bon train. On racontait depuis peu que des choses très étranges arrivaient au village. Des évènements inexplicables et dangereux... la raison? N'importe quel voyeur pouvant se hisser au 10ème étage de l'hôtel Hephonepleurs pouvait avoir réponse à ses interrogations.

     - NON, KAITO (il veut plus qu'on l'appelle Culbuto; il m'a envoyé un mail disant que si je citai encore une fois ce surnom il me torturerait de manière si horrible que l'intégrale d'Urgences, à côté, ce serait de la rigolade en matière de projections d'hémoglobine), IL FAUT QUE TU ARRÊTES DE JOUER AVEC CE BOUQUIN!!! Certes, c'est vrai que lancer des sortilèges pour la première fois est enivrant, et que Traité de sorcellerie pour novices de 15 à 30 ans semble être un titre adéquat tant tu as progressé rapidement dans le domaine de la maîtrise de l'ether. Mais depuis une semaine qu'on a échappé à une armée de scriptophages, tu as réussi à cramer le mur de la chambre, à transformer ma pantoufle en porc-épic - mon pied n'a toujours pas cicatrisé, je te signale - et à faire s'afaisser la maison en face dans des sables mouvants!!! Certes, l'objectivité me force à admettre que grâce à ce bouquin, tu as réussi à guérir le réceptionniste de l'hôtel de son asthme, et pour cela je ne peux que te congratuler. Mais étant donné que depuis il est à l'hôpital, suite à la crise cardiaque qu'il a faite en découvrant que son nombre de doigts avait triplé à cause de ton incantation, on ne peut parler que de victoire mitigée! Alors, arrête une fois pour toutes de faire n'importe quoi: c'est bien joli de faire ressembler les mains des gens à des partouzes de lombrics, mais je te rappelle que si on n'agit pas dans les temps je risque de me faire aplatir par une météorite!!!
     - D'accord, je te le rends... mais c'est dommage, avec un peu d'entraînement je pourrais vaincre Voldemort avec une main dans le dos et une enclume attachée à l'autre. Et puis, fichu pour fichu, je te rappelle que les informations qu'on a trouvé pour contrer cette malédiction étaient complètement incompréhensibles. Si j'étais toi, je me demanderais plutôt qui je citerais sur mon testament. Bien sûr, - je dis ça en passant - en ce qui concerne ta collection de BD, je suis à ta disposition pour...
     - Tais-toi, défaitiste! et écoute: j'ai fait des recherches sur Internet concernant l'ancienne langue françoise et j'ai pu "traduire" le texte. Si j'ai bien compris, pour contrer la malédiction de ce livre, il faut concocter une potion magique dans le donjon du château d'Hédépargne, le magicien créateur de ces ouvrages. Je n'ai pas encore recherché l'emplacement du château, mais j'ai pu faire la liste des ingrédients pour la potion. La plupart de ceux-ci sont assez faciles à se procurer - il n'y a qu'à espérer que cette potion ne fasse pas d'effets secondaires avec des hormones de croissance et des OGM - mais il y a 3 ingrédients plus difficiles à trouver. Il va falloir qu'on aille les chercher sur place, je crois. Le premier est un champignon: le "Boletus Musicalus" communément appelé "Bolet Rodravel". Un basidiomycète rarissime qui ne pousse que dans une forêt à 80 km à l'ouest d'ici, dans les ruines de la chapelle Hyéfou. Allons le chercher, on se préoccupera des deux autres ingrédients plus tard...

     Sur ce Oldi prit la voiture(1) avec son ami Culb... Kaito et partit vers le soleil levant...

     - Euh, soleil levant? T'as pas dit que c'était à l'ouest par rapport à nous?
     - Oups! Autant pour moi!

     (sur ce, négociation risquée de demi-tour au milieu d'une voie rapide: 12 crises cardiaques. Oldi et Kaito vont bien, merci.)

     Un peu plus tard, alors que les ombres commençaient à peine à perdre leur taille démesurée, une voiture s'arrêta avec la délicatesse d'un hippopotame cocaïnomane sur un petit sentier longeant la forêt Goley, dont la cime des arbres aux feuilles printanières naissantes s'épanouissait dans les spirales brumeuses du brouillard matinal. Une magnifique forêt, dont la simple vue suffisait à mettre les muses grecques au chômage technique pour ce qui était de donner l'inspiration aux artistes en tous genres (on composa même une musique sur cet endroit: le très célèbre Requiem de Forêt.)

     - Nous y voilà, dit Oldi avec de la joie dans la voix, du merveilleux dans ses yeux et de l'émotion dans le... non, rien. Il nous suffit d'emprunter ce petit sentier champêtre pour arriver dans un quart d'heure dans les ruines de la chapelle et nous pourrons y trouver ce fameux bolet.
     - Moui, dit Kaito qui n'avait écouté qu'à moitié, trop occupé qu'il était à repousser les assauts de la faune hexapode locale. Et ce champignon, il ressemble à quoi? dit-il en écrabouillant sur le pare-brise du véhicule stationné un taon particulièrement hargneux, qui fit en mourant (mais personne n'y prêta suffisamment attention pour le remarquer) une tache exactement identique au logo de Final Fantasy VII.
     - Comme tous les champignons: classique, avec chapeau, pied, mycélium... mais on peut le reconnaître facilement, il est de couleur bleue, ce qui est une couleur assez rare chez les créations biologiques de Dame Nature... allons-y!

     Et 15 minutes plus tard, les multiséculaires ruines moussues de la chapelle Hyéfou accueillit ses deux premiers touristes de l'année. Construite en 1234, cette chapelle fut bâtie avec les indications fournies par l'ordre religieux des Bibloconstitutionnels: une vingtaine de moines qui suivaient la Bible à la lettre en ce qui concernait la vie de Jésus et vivaient exactement comme lui (cette foi envers le Christ était si puissante qu'il étaient communément appelés la bande de chrétiens finis.) Ces moines mangeaient quand il était indiqué que le Christ avait mangé, sans une seconde de retard; ils n'allaient jamais à la messe - étant donné que Jésus n'y est pas allé une seule fois dans sa vie - et multipliaient le pain et les poissons, avec relativement peu de succès toutefois. La vie de ces moines était très dure, étant donné que dans la Bible on ne mentionne jamais quand Jésus dort, ou se rend aux toilettes... Finalement, la chapelle fut laissée à l'abandon en 1267. Fidèles à leur religion jusqu'au bout, les Bibliconstitutionnels s'autocrucifièrent après 33 ans...

     Mais revenons à nos moutons... enfin, façon de parler.

     - Cham-pi-gnon, où est le champipi où est le champignooon? chantonnait Oldi...
     - Il y en a un là-bas! s'écria Kaito en désignant de l'index un mur gravé au pied duquel on pouvait distinguer une chose azurée.
     - Bien joué! s'écria à son tour Oldi en trottinant gracieusement vers la moisissure, il me suffit d'en prendre un ou deux et...

     A ce moment, avant même d'avoir pu approcher la maçonnerie (note aux dyslexiques: ne pas oublier la cédille à "maçonnerie"), Oldi fut projeté en arrière comme Rambo l'aurait fait d'un punching-ball et se retrouva les quatres fers en l'air dans les herbes sauvages. Alors que, sonné, il était toujours incapable de discerner s'il y avait un ou trois nuages au-dessus de lui, Kaito, lui, put voir, au-dessus de l'inaccessible champignon, un gant de boxe relié à un bras articulé, qui rentrait lentement dans une trappe du gazon. Il vit alors une pancarte neuve, accrochée à l'antique mur, et comportant le texte suivant:


 

DECRET DU 25 FEVRIER 2008

LE CHAMPIGNON "BOLETUS MUSICALUS" OU "BOLET RODRAVEL", SUITE A SON NOMBRE DECLINANT SANS CESSE, A ETE CLASSE COMME ETANT UNE ESPECE PROTEGEE. DEPUIS LORS, SA CUEILLETTE EST INTERDITE. TOUT CONTREVENANT RISQUE DES POURSUITES.

POUR PERMETTRE LA SURVIE DE CETTE ESPECE, NOUS AVONS DOTE LA CHAPELLE D'UN SYSTEME DE SECURITE ULTRA PERFORMANT DESTINE A DECOURAGER LES BRACONNEURS DE CHAMPIGNONS.

MERCI DE VOTRE COMPREHENSION ET BONNE PROMENADE!

ANNA NYT-TUMOUSCHE, maire du village de Cèpe-sur-Amanite, propriétaire de la forêt Goley.


 

     - Oups, résuma parfaitement Kaito.
     - LA POISSE! s'écria Oldi, entretemps revenu des bras de Morphée. Quand je pense que si j'avais publié cet article 3 jours plus tôt on aurait évité ça!!!

(1) Cette fois, j'aurai un peu moins d'ennuis qu'avec la camionnette de policiers: j'ai eu mon permis aujourd'hui - du premier coup en plus ^^

Publié par oldi à 01:28:50 dans 12 - Le livre Hédépargne | Commentaires (63) |

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