Ô insignifiante pâtisserie inoffensive à un abord amical mais tapie inocemment dans les sombres tréfonds de la malveillance et de la perfidie!...
Je hais les tartes.
Les tartes sont les pâtisseries les plus amicales et les plus anodines qu'il soit. A première vue.
Mais en réalité elles sont dangereuses. Sournoises. Apocalyptiques.
Elles ne paient pas de mine, je sais. Mais il faut se méfier des apparences.
ELLES SONT DANGEREUSES!!!!!
Hein? Vous me trouvez exagérant? Débile? A la limite de supportable?
C'est vous qui voyez.
N'empêche.
Les tartes sont dangereuses. Je le sais. Je les ai rencontrées. Laissez-moi vous conter ma triste histoire.
Tout commence un après-midi de juin. Une journée chaude, agréable. Je me promène. L'idée me vient alors d'aller faire un tour au café du coin. Un café plaisant, affichant à son entrée un magnifique buffet rempli de denrées plus sympathiques les unes que les autres.
Je me précipite vers la serveuse. Une jolie femme. Une très belle pâtissière. Je lui demande ce qu'ils ont en réserve.
Elle me répond: c'est vous qui voyez. Je vous conseille la tarte aux fraises. Elle est excellente.
Je la regarde d'un drôle d'air. Quoi! Moi, un homme si raffiné, accepter une pâtisserie dont le nom n'est ni plus ni moins qu'une insulte peu plaisante? Je cède. On ne peut rien refuser à une belle fille comme ça.
Je m'installe à la table. Avec une rapidité digne du Pony Express, ma commande arrive à destination. Et c'est le drame.
On me pose devant le nez un morceau vaguement triangulaire de bouillasse sanguinolente, à moins que ce fût les fraises indiquées sur la carte. Evidemment, j'exprime mon refus. La belle fille arrive. Je lui explique. Elle m'explique. Un partout. Elle reprend la manche. Deux à un. Je me reprends. Je lui livre mon assortiment d'arguments implacables mais elle ne veut pas céder. A bout de forces, je lui conseille d'appeler le patron et de lui dire que sa tarte il peut se la mettre au c**.
Elle me rétorque que le patron, c'est elle, et qu'elle ne peut pas suivre mon conseil.
Au moment où je m'apprête à lui demander pourquoi, au fond, un client se lève. Il lance que si elle ne peut pas, c'est parce que dans son c** elle a déjà un millefeuille, deux éclairs et une bonne demi-douzaine d'autres parts de tarte envoyés à ce lieu exigu par d'autres clients mécontents.
Elle ne cède pas. Me dit que je devrais avoir honte. Mais dans le restaurant, la tension monte. Les plaintes grondent. Elle commet une erreur irréparable. A bout de nerfs, elle insulte la clientèle. "la moitié des gens ici sont des crétins". La tension grimpe. Elle corrige: "la moitié des gens ici ne sont PAS des crétins". Le client lui reproche ses actes et la traite de sale p***.
C'est le départ! La serveuse bondit sur le client, lui enserre le cou fortement, faisant arborer au malheureux une teinte violacée qu'Adely Lamauve ne renierait pas. Un client courageux se jette sur la victime pour la sauver. Mais la serveuse se baisse au dernier moment, et le client se jette involontairement sur la table d'un pépé et d'une mémé, renversant au passage deux choux à la crème, deux verres de Diabolo menthe, un petit pot plein de fleurs et la mémé elle-même. Protestations des clients. Etourdissement du bondisseur. Strangulation avancée. Tout se finit en conflit général. Je peine à m'extraire de la bagarre, me couchant sous les tirs d'assiettes, sautant par-dessus les bris de tasses, zigzaguant pour éviter le reste des projectiles volants. Je m'en sors. Je ne suis pas indemne. Mon front saigne abondamment suite à la chute d'un tube en néon et je sens une intense douleur dans ma fesse gauche suite à une fourchette mal plantée.
J'ai gardé des séquelles. Le café a dû fermer. Pas assez d'argent pour les rénovations.
Depuis ce jour, je hais les tartes. Et les serveuses.