• Train d'enfer

    RESUME DES EPISODES PRECEDENTS:

    Oldi et Kaito sont à la recherche d'un rubis, seul ingrédient rare manquant nécessaire à la potion chargée de délivrer Oldi de sa malédiction. Or, il se trouve que London Mercury, riche héritière de passage dans la région, dispose d'un vernis à ongles à base de rubis! Les compagnons se déguisent donc en serviteurs de la star et vont travailler dans son train privé...


     

         L'astre solaire à la luminosité atténuée par les brumes violacées matinales éclairait la petite gare de Salulémec, où une locomotive esquivant tant bien que mal les jets de tomates s'apprêtait à emmener à destination son pathétique chargement, à savoir la riche héritière London Mercury. Crachant un nuage pestilentiel de fumées noires blasphématoires(1), la locomotive se mit en marche, le convoi s'ébranla et partit vers le lointain.

         Sur le quai de la gare, deux hommes en caleçon et récemment sortis des bras de morphée tentaient vainement de rejoindre le convoi, en beuglant.

         - Ca gratte, ce truc! soupira Kaito, tentant d'ajuster tant bien que mal le costume rose à sa carrure. Un bouton explosa. Il jura.
         - On fera avec, répondit Oldi que le bouton expulsé avait manqué d'éborgner. En attendant, tiens-toi droit et sois poli, nous sommes maintenant officiellement gardes du corps de son altesse magnifissime London Mercury - ne me regarde pas avec ces yeux-là, c'est elle qui veut qu'on l'appelle comme ça! Heureusement, j'ai... hum... un oncle d'un cousin de la soeur de ma tante au troisième degré qui est fan des magazines people, et qui ne cesse d'en parler. Par conséquent, je connais quelques détails intéressants sur cette London Mercury. Ce qui est un avantage non négligeable, c'est qu'on passera inaperçus: sa seigneurie London n'est pas, mais alors pas du tout physionomiste, elle ne s'étonnera pas de nous voir dans son entourage. De surcroît, elle ne fait aucun effort pour retenir les visages de son personnel, puisque ceux qui travaillent pour elle ne restent... euh... pas en état de travailler bien longtemps.
         - ...c'est-à-dire?
         - ...pour tout dire, le dernier chef des domestiques qu'elle a eu est celui qui a tenu le plus longtemps: un peu plus d'un an. Actuellement, il est dans l'asile de Serveau-en-Bouilly. On raconte qu'il passe son temps à vouloir sortir de sa cellule capitonnée, en hurlant: "La robe rose à paillettes, la robe rose à paillettes, je dois lui apporter la robe rose à paillettes!!!". Rassure-toi, nous, on sera à son service juste le temps de lui chouraver son vernis... ça ne devrait pas nous laisser trop de séquelles.

         Une voix tonitruante aux accents wagnériens retentit au fond du couloir. "DOMESTIQUES! J'AI SOIF! GROUILLEZ-VOUS, NOM DE NOM!(2)"

         - Elle a l'air plus polie dans les magazines, se lamenta Kaito.
         - Toujours, acquiesça Oldi. Allez, on y va, je crois qu'elle nous attend...

         Oldi et Kaito sortirent du petit placard où ils s'étaient dissimulés le temps d'ajuster leurs costumes, et se rendirent dans le couloir principal du wagon blindé. Trois autres domestiques, en costume rose hideux également, accouraient frénétiquement en direction du lieu d'origine du beuglement de tantôt.

         Les soupçons des compères étaient justifiés: aussi improbable que cela puisse paraître, le wagon était encore plus atroce à l'intérieur qu'à l'extérieur. L'absence totale de fenêtres, en premier lieu, privait le lieu de toute lumière naturelle, et seuls quelques néons à la blancheur trop immaculée pour être agréable éclairaient les tristes couloirs de la maison roulante. Mais ce n'était pas grand-chose; après tout, bien des endroits sont éclairés de la même manière... non, tout comme l'extérieur, c'était la décoration qui faisait mal aux yeux. Imaginez des moquettes aux couleurs criardes du sol au plafond, excentricités sorties du cerveau de quelque minable décorateur d'intérieur ayant perdu ses rares notions d'esthétisme en conséquence d'un soir de cuite. Un matelas bordeaux à pois vert kaki en guise de terrain, d'une si abjecte laideur qu'il était impossible de marcher doucement sur ce sol, telle l'envie de le piétiner rageusement était irrésistible. Plaquées au sol, comme désireuses de se dissimuler de honte, des plinthes en bois décorées en rayures aux couleurs de l'arc-en-ciel; des plinthes vierges de toute imperfection, tout simplement parce qu'aucun termite et aucun rongeur ne se serait jamais risqué à l'approcher! Seule chose qui permettait de relativiser la laideur de ces plinthes: le plafond, peint en une teinte bleu roi qui jurait affreusement avec le reste du lieu, parsemé de fausses voûtes en polystyrène imitant le style gallo-romain.

         Mais le pire était sans doute les parois reliant les hideuses plinthes et l'affreux plafond précédemment cités. Partout, des murs au rose à mi-chemin entre les hallucinations de Dumbo et la pire robe de Roselyne Bachelot, recouverts de portaits de London Mercury, en diverses positions. Ici, en tutu mauve, se tapant l'incrust' dans une comédie musicale pour enfants, et souriant de toutes ses dents malgré les chaussons, les portables et les Nintendo DS que le public, ingénu mais pas complètement crétin, lui bazardait sans aucune retenue... là, campant dans la forêt et dégustant un poulet à pleine dents, saynète charmante s'il n'y avait au second plan un garde du corps bâti comme une armoire, frappant de toutes ses forces un garde forestier hystérique à l'aide d'une pancarte "RESERVE NATURELLE - CAMPING INTERDIT"... ici, une série de photos représentant les anniversaires de la star, ayant ceci de commun qu'elles étaient toutes construites de la même manière, à savoir dans tous les coins des cadeaux plus somptueux et incroyables les uns que les autres, et au centre de cet amas de présents, une petite fille pleurant de rage et distribuant des coups de pieds aux offrandes hors de prix... un rien plus loin, un tableau de la star peint à la manière de Titien, à l'exception toutefois de grands coups de pinceau excentriques çà et là, signe que le peintre avait commencé son oeuvre soigneusement et, pour des raisons faciles à deviner, avait voulu ensuite en finir au plus vite avec son travail... et là, en grand format, la riche héritière avec ses petits chiens, les regrettés Ayam et Zebest (le premier avait fini étouffé par le silicone lorsque sa maîtresse l'avait pressé trop fort contre sa poitrine, le second s'était -on se sait encore comment il s'y est pris- pendu dans sa niche avec son ruban rose)... autant d'abominations picturales qui ne faisaient qu'empirer l'ambiance que la star elle-même, en chair et en os, plombait déjà magnifiquement.

         Il est évident que la description des couloirs de ce wagon a pu paraître longue - à tel point que ce blog risque fort de perdre des internautes fidèles, il y a des limites au supportable. Mais, pour les quelques esprits forts, inconscients ou sous calmants ayant réussi à parvenir jusqu'à ce paragraphe sans se nouer du chanvre autour du cou, sachez que les affreusetés du couloir faisaient office de chefs-d'oeuvres, de beautés absolues en comparaison du spectacle qu'offrait la chambre privée de son altesse London Mercury!

         Située à mi-chemin du couloir principal, la chambre était la pièce la plus importante du wagon... et, malheureusement, la plus pénible pour les yeux. Oldi et Kaito, arrivés légèrement en retard par rapport aux autres domestiques, eurent la chance d'entrapercevoir les détails de la pièce progressivement, ce qui leur évita probablement un choc ayant pu causer une déchirure de la cornée ou une hémorragie interne. Les murs étaient identiques à ceux du couloir, à ceci près qu'aux portraits gnangnans et hideux de la star s'ajoutaient des peintures diverses et variées, réalisées par la riche héritière elle-même, apparamment persuadée d'avoir du talent. Ce qui n'était visiblement pas le cas. Des toiles aux coloris affreux, aux teintes si baveuses qu'elles donnaient l'impression que quiconque toucherait le tableau risquerait de voir sa main s'engloutir et disparaître on ne sait où, et aux agencements aussi approximatifs et désordonnés qu'une décharge publique après un passage de typhon. Il aurait été quasiment impossible, même pour le plus doué des experts en peinture, de faire la différence entre une image réaliste et un dessin abstrait. Quelle pouvait être cette grosse tache baveuse? Est-ce un château? Un lac mazouté? Une farandole de paraplégiques? Un hélicoptère amputé de ses pales, à moins qu'il s'agisse tout simplement de la preuve de la piètre qualité des pinceaux utilisés par la star? Le seul tableau qui offrait une image à peu près -insistons sur le mot "peu"- reconnaissable trônait sur le mur, juste face à la porte. On y voyait une espèce de singe vêtu d'une chose que l'on pourrait hasardement nommer "robe", et tenant à la main un bouquet de fleurs aux teintes criardes. Au pied du personnage central, des dizaines de silhouettes couchées, visiblement en position d'adoration. A moins que ce ne fût un tas de cadavres? Au bas de la dite toile, une petite inscription précisait à l'oeil averti qu'il s'agissait d'un autoportrait. Heureusement, discrète, la note n'avait pas été aperçue d'Oldi et Kaito, et nul doute que s'ils en avaient eu connaissance ils auraient éprouvé quelques problèmes gastriques. Enfin, parachevons le tableau -si nous osons dire- par le fait que ces toiles étaient entourés de cadres style rococo tendance pompeux, aux teintes vives et tape-à-l'oeil... ce qui était finalement un moindre mal, puisque le spectateur lambda avait ainsi largement plus envie de regarder le cadre que le tableau qu'il contenait.

         En toute relativité, le plafond de la pièce semblait plutôt sobre: les arabesques oranges et cyan serpentant entre les néons rosâtres paraissaient presque acceptables. Quand au sol de la chambre, il imitait grossièrement les parquets versaillais, ou, du moins, c'est ce qu'il semblait: il était en effet difficile de le distinguer précisément sous l'amas de coussins jaunes à franfreluches qui jonchaient la pièce. Et, au centre de cet amas de textiles, London Mercury, vautrée sur un énorme pouf rouge sang arborant entre autres motifs des coeurs jaunes et des photos d'elle-même. Une coupe de champagne au prix de type peau-des-fesses à la main, visiblement déjà pompette malgré l'heure matinale, la star fulminait.

         - MA COUPE EST PRESQUE VIDE!!! IL EST POURTANT STIPULE QU'ELLE NE DOIT JAMAIS RESTER REMPLIE A MOINS DE 43,39%!!! hurla la pourrie gâtée aux cinq domestiques placés dans l'embrasure de la porte. Ceux-ci arboraient l'air neutre et impassible indispensable dans leur profession; néanmoins, des subtils spasmes oculaires trahissaient que l'envie de distribuer une bonne paire de torgnoles leur démangeait la fleur à cinq pétales. ALLEZ ME CHERCHER MON DOM SHEMPIGNON 1947!!! re-beugla la harpie tout en bazardant au milieu des coussins sa coupe soi-disant au bord du tarissage.
         - Bien, votre altesse magnifissime, dit en faisant une courbette un homme que les épaulettes fuschia désignaient comme étant le chef des domestiques. Il ne devait guère dépasser la trentaine, mais il était quasiment chauve... la raison de son vieillissement prématuré était évidente.
         - ET NETTOYEZ-MOI CES COUSSINS! ajouta la star en désignant des oreillers maculés par le champagne qu'elle venait de balancer. IL FAIT CRADINGUE ICI! BANDE D'INCAPABLES! SI VOUS CONTINUEZ JE VOUS ABANDONNE DES LA PROCHAINE GARE!

         D'un geste vif mais précis, le chef des domestiques envoya deux hommes chercher du champagne, et désigna Oldi et Kaito pour le nettoyage. Les deux compères obéirent sans discuter. En effet, la dernière phrase de London Mercury les tracassait. Elle pourrait très bien abandonner ses domestiques incompétents au prochain arrêt, nul doute qu'elle en serait capable. Et s'ils se faisaient remercier, comment pourraient-ils voler son vernis? Justement, à propos du vernis, Oldi lorgna tout en ramassant le verre brisé les ongles de la gorgone perfide, et constata avec amertume que ceux-ci étaient recouvert d'une ignoble teinte verdâtre. Des émeraudes réduites en poudre, peut-être? En tout cas, ce n'était pas du rubis... il fallait espérer que le précieux vernis à ongles se trouvait à bord du train. Oldi jeta un regard à Kaito, empilant contre lui les coussins humides; son compagnon le lorgna également et le message passa sans anicroche. A savoir: "Dès qu'on a cinq minutes de libre, on fouille ce wagon".

         Cinq minutes de libre. C'était bien là le souci.

         Car London Mercury, soucieuse de défendre sa réputation de sale gosse pourrie gâtée auprès des magazines people, ne laissait aucun répit à son personnel. Toutes les trois secondes, il lui fallait une nouvelle chose, onéreuse et totalement débile de préférence. Les cinq domestiques ne cessaient de faire des aller-retours entre la chambre et les autres pièces du wagon, évitant soigneusement toute collision qui leur aurait valu un retard infinitésimal mais suffisant pour un renvoi total et définitif. Il semblait impossible de tarir le flot de demandes hystériques s'échappant des lèvres purpurines de London Mercury... "Ce Pommeroul 1962 est trop froid d'un demi-degré, vous voulez ma mort ou quoi?! Changez-moi ça!"..."Mon écharpe en soie, où est mon écharpe en soie?! Et ma doudoune polaire?! ...JE SAIS BIEN QUE LE WAGON EST CLIMATISE, CRETIN! Je ne veux pas METTRE ces vêtements, je veux juste que tu me les APPORTES!!!"... "Enlève-moi ce coussin-là! Ses franfreluches, je ne les aime plus, va les couper, mais seulement une sur deux!!!"... "J'ai envie de m'amuser un peu! Apportez-moi ma Bible imprimée par Gutenberg et une paire de ciseaux..." La star était si insupportable que dès qu'Oldi et Kaito, en nage à force de galoper, lui apportaient l'objet de sa dernière requête hurlée, ils ne pouvaient s'empêcher d'imaginer fugitivement leur maîtresse provisoire ayant le dit objet fiché dans les globes oculaires. Enfin, trente très, très, très longues minutes plus tard, une voix lasse sortit des haut-parleurs disséminés dans le train: "Blés-sur-Deguère. Trois minutes d'arrêt."

         - Allons-y, minauda London Mercury à son personnel en nage. Je veux visiter la gare. Suivez-moi tous!

         Oldi et Kaito tentèrent de s'éclipser discrètement pour fouiller le wagon durant ces trois minutes inespérées, mais malheureusement, le chef du personnel, visiblement soucieux de garder sa place, poussa nonchalamment les compères sur le quai. Là, une foule de photographes de presse people attendaient déjà London Mercury, et firent crépiter frénétiquement leurs flashs dès que celle-ci eût posé son escarpin diamanté sur le quai poussiéreux. Alors que la harpie, provisoirement métamorphosée en charmante gamine devant les représentants de journaux, jubilait de sa renommée, Oldi et Kaito, affalés au pied d'une colonne de béton, bavaient.

         - Je-n'en-peux-plus, articula Kaito. Il donnait l'impression en prononçant cette phrase que le moindre mouvement de lèvres risquait de le faire mourir de fatigue, et, pour tout dire, c'était le cas. Cette folle furieuse ne nous a pas laissé dix secondes de répit depuis qu'elle a bazardé son champagne. Si ça continue comme ça, soit je vais finir par l'étrangler avec ses propres cheveux, soit je vais m'écrouler d'épuisement et une infirmière devra me nourrir à la petite cuillère pour le reste de mes jours.
         - Je dois admettre, répondit Oldi dont la fréquence des spasmes de son oeil gauche augmentait de manière inquiétante, que je ne m'attendais pas à ce que ce soit aussi dur... faut-il qu'elle soit machiavélique pour parvenir à occuper constamment cinq personnes! CINQ!!! C'est inhumain... elle doit venir de Mars où je ne sais pas trop où... enfin, il y a au moins UNE bonne nouvelle...
         - Qui est...?
         - J'ai vu où sont rangés ses vernis, ils sont dans la salle de bain, dans l'armoire à gauche du tas de serviettes. Je les ai vus quand elle m'a demandé de lui apporter son peigne en ivoire. Mais tu comprendras que je n'ai pas eu le temps de les examiner. Le problème, c'est que cette timbrée en a au moins trois cents! Et la moitié des flacons sont rougeâtres... Il nous faudrait au moins dix minutes pour arriver à trouver celui qu'on cherche. Et on sait très bien que ce dragon ne nous laissera jamais autant de temps libre.

         Un silence, à peine entrecoupé par les respirations bruyantes et quasi asthmatiques du duo.

         - A moins que...? hasarda Oldi.
         - Oui?
         - Tu te souviens, au bout de dix minutes de train, elle est allée aux toilettes, et ça a évidemment été beaucoup plus calme au niveau des ordres. Bon, c'est vrai, elle avait exigé que pour son retour tous les coussins de sa chambre soient avec une taie rouge et disposés en cercle parfait, éloignés de 17,6 centimètres les uns des autres, et également que nous ayons tous des chaussures à pompons et des chaussettes à rayures. Mais n'empêche que le répit était là... il faut fouiller l'armoire à vernis pendant qu'elle est aux toilettes!
         - Bon plan, mais malheureusement, le WC et la dite armoire sont dans la même pièce... et même si cette demoiselle, sous ses airs effarouchés, n'hésite pas à dévoiler ses atouts féminins contre quelques cents, cela m'étonnerait fort qu'elle accepte un domestique dans sa salle de bain pendant qu'elle satisfait ses besoins naturels.
         - ...et si un de nous se cachait? Il y a dans la pièce une espèce de grand placard, quelqu'un pourrait y tenir debout. Et vu la forme de la pièce, si, en sortant du placard, on rase les murs jusqu'à l'armoire, cette madame Mercury pourrait être assise sur... hum... disons, le seul trône qui lui convienne, et ne rien apercevoir du quidam présent avec elle. En fouillant l'armoire discrètement, sans faire trop de bruit... moui, cela serait possible. Difficile, mais possible.
         - Fini! En voiture! cria London Mercury, désignant avec méchanceté ses domestiques comme s'il s'agissaient de vulgaires caniches.
         - Mais, chuchota Kaito à Oldi tandis qu'ils remontaient à bord du train, il y a un problème dans ton plan... il faut qu'on se dissimule dans l'armoire juste avant qu'elle ne se rende dans la salle de bain. Et personne ne peut prévoir quand cela se passera, ça peut prendre du temps!
         - Ne t'inquiète pas, sussura Oldi. Je m'occupe de tout. Oui, de tout.(3)

         Le train repartit bruyamment de la gare minable de Blés-sur-Deguère. Alors que, sur le quai, les paparazzis remballaient leurs appareils, dans le wagon de la star, les galopades frénétiques avaient repris.

         Oldi, effectivement, s'occupait de tout. Ah, on se prend pour le chef? Ah, on tyrannise à tout-va? On mussolinise avec frénésie? L'heure de la vengeance avait sonné pour London Mercury. Elle l'avait fait ch***? Il allait la faire uriner!

         N'avez-vous jamais eu un gros mal de ventre, ou une migraine atroce, simplement parce que vous étiez stressé, nerveux? Aussi incroyable que cela puisse paraître, le mental influe le corps; London Mercury allait l'apprendre à ses dépens. Oldi utilisa toutes les techniques mises à sa disposition pour accomplir son but: donner envie à sa maîtresse d'aller soulager une envie pressante! Mademoiselle veut un peu de café? Qu'à cela ne tienne, apportons-en tout de suite trois tasses! Majesté, vous voulez un peu de musique? Et pourquoi pas La mer de Debussy! Son altesse sérénissime veut lire un peu? Et pourquoi pas ce magnifique numéro de Géo sur les chutes du Niagara! Oldi mit toutes ses forces dans son plan, toute sa frustration de la précédente demi-heure se convertissant en énergie machiavélique. Il poussa même le souci du détail jusqu'à servir à la riche héritière ses boissons en faisant un maximum de glougloutements et en chantonnant La complainte des petits cabinets des Frères Jacques... enfin, un quart d'heure après la mise en place de son plan, London Mercury, pour la première fois depuis la gare de Blés-sur-Deguère, se leva de ses coussins et se dirigea vers le couloir. Oldi eut juste le temps d'adresser un discret signe à Kaito, lequel, réagissant avec une promptitude exemplaire, se jeta dans la salle de bain et en referma la porte juste avant que celle-ci ne soit dans le champ de vision de la stalinette rutilante.

         - Je vais aux toilettes, minauda la star, pour mon retour je veux mon fauteuil Louis XVI contre le mur gauche de ma chambre, mais sciez-moi ses accoudoirs, et que ce soit bien fait! Et vous deux, là, vous m'improvisez une petite comédie musicale sur le thème de la crise économique!

         Sur ce, London Mercury entra dans la salle de bain en claquant la porte. Les quatre domestiques s'octroyèrent un quart de seconde de pause, le temps de soupirer bruyamment, puis retournèrent vaquer à leurs occupations. Oldi, avant d'aller chercher une scie dans le débarras à l'arrière du wagon, jeta un dernier regard un brin inquiet en direction de la porte close de la salle de bain, sachant que la réussite de la mission dépendait du quidam dissimulé à l'intérieur. Heureusement, les employés de London Mercury étaient tellement débordés de travail qu'ils en étaient devenus de véritables zombies: ils n'avaient même pas remarqué qu'avait eu lieu une diminution inexpliquée du personnel.

         Dans l'obscurité glauque du placard encombré, Kaito venait d'entendre la porte de la salle de bains claquer, et le grincement typique d'un verrou de bonne qualité résonner. Timidement, en faisant le moins de bruit possible, il ouvrit la porte du placard... London Mercury s'était-elle déjà installée sur le fauteuil de porcelaine? Non, la gourdasse s'admirait devant le miroir, avec un petit sourire satisfait sur ses lèvres glossées à outrance... elle ne perdait pas une occasion de s'admirer, fût-ce en risquant de voir sa vessie exploser! Mais rapidement, les obligations de la nature rappelèrent la narcissique à l'ordre, et elle s'éloigna à contrecoeur de son reflet dans le miroir pour se rendre dans un autre coin de la salle de bain. Kaito l'avait perdue de son champ de vision, mais un bruit de tissu froissé lui indiqua que la chère dame venait de s'installer.

         Avec force précautions, il sortit du placard. Rien. Comme l'avait remarqué Oldi, une zone de la salle de bain était invisible depuis les toilettes. Marchant sur la pointe de ses chaussures à pompons, Kaito se dirigea en direction de l'armoire qu'Oldi lui avait décrite, "à gauche du tas de serviettes". Il ouvrit la double porte de bois: là, sur les trois étages du meuble, des vernis à ongles, de toutes tailles, de tous formats, et de tous composants. Il saisit au hasard un des flacons... soudain, un bruit strident retentit!!! Atroce!!! Une alarme?! Fulgurant, Kaito reposa le matériel de maquillage, quand soudain le bruit descendit d'un ton... puis d'une octave... puis remonta de deux tons? Kaito comprit alors avec soulagement que cette "alarme" n'était autre que London Mercury qui sifflotait une, disons, "mélodie" tout en faisant ses besoins. Apparamment, elle n'était pas bonne en musique, non plus.

         Kaito repartit donc en quête du flacon de vernis. Prenant chaque échantillon l'un après l'autre, il lut patiemment et avec circonspection leurs étiquettes, afin d'être sûr de ne pas passer à côté de celui contenant la poudre de rubis. "Extraits de coquelicots hollandais"... "Poissons rouges tropicaux"... "Gouttes de sang de mon ex-mari"... Soudain, un bruit de cascade miniature retentit: la chasse d'eau! Les besoins de London Mercury avaient été très brefs! Précipitamment, Kaito remit en place sur l'étagère les flacons qu'il avait en main, mais l'un d'eux glissa et alla rouler bien en évidence au centre de la pièce! Sachant que la star, tyrannique, remarquerait la moindre de ses affaires disposées un millimètre à l'écart de sa position désirée, Kaito se baissa pour ramasser le dérangeant produit de beauté...

         Quand il se releva, il vit London Mercury face à elle, avec dans les yeux un regard qui en disait long concernant ses pensées.

         Sur le quai de la gare de Saint-Faunie-en-Saulemineure, après une séance de photos consacrée à son altesse London Mercury, le train de la star avait rembarqué son équipage et s'apprêtait à repartir. Seul restait sur le quai de la gare Kaito, récemment remercié. Il aurait bien voulu, même après avoir été découvert, trouver le flacon de vernis qui l'intéressait, mais il n'en avait pas eu le temps: London Mercury s'était défendue. Et elle a beau avoir peu de force physique, elle savait où frapper pour désarmer un homme... pour tout dire, le visage de Kaito venait tout juste de reprendre des couleurs. Alors que le départ du convoi était imminent, Kaito termina de discuter avec Oldi, bien forcé de continuer le voyage seul.

         - Désolé de ne plus pouvoir t'aider, regretta l'ex-employé. Ca va être dur de voler le vernis, d'autant plus qu'avec un membre du personnel en moins, tu auras encore plus de travail... si c'est toutefois possible. En tout cas, le vernis qui nous intéresse n'est pas sur l'étagère du haut, je l'ai fouillée complètement. Je n'ai pas eu le temps de terminer la deuxième...
         - Je me débrouillerai. En attendant, rends-toi à nouveau à Salulémec... va chercher nos affaires, et occupe-toi d'acheter les autres ingrédients nécessaires à la potion.
         - Pas de problème!
         - Ah, une dernière chose: j'avais relu le grimoire d'Hédépargne contenant la description des phases nécessaires à la bonne préparation de la potion, et il stipulait que pour que celle-ci soit efficace, elle doit être préparée dans le château dans lequel vivait ce mage, mais je n'ai pas encore cherché où celui-ci se trouvait... je te charge de rechercher dans quelle ville il se situe, et dès que je t'aurai rejoint, on pourra s'y rendre et mettre fin à cette histoire de dingues!

         Kaito voulut répondre, mais le sifflement strident que le train venait d'expulser risquant fort de dissimuler sa voix, il se contenta d'un signe de tête en guise d'approbation. Oldi, constatant le regard noir que lui jetait le chef de gare, referma la porte du wagon hermétique. Le dernier round allait se jouer.

         Comme cela était facile à deviner, London Mercury se montra de plus en plus insupportable. La réduction de personnel de cinq à quatre membres, et la mauvaise humeur de la star du fait qu'on s'était introduit dans la salle de bain sans son autorisation, avaient pour conséquence que le travail des domestiques était plus intenable que jamais. Les tâches se succédaient à un rythme effrené, et, pire encore, ne laissaient aucune seconde à Oldi lui permettant de réfléchir sérieusement à son plan. En effet, étant maintenant seul, il ne pouvait compter sur l'aide de son compère pour le prévenir quand il serait temps de se dissimuler dans le placard... s'il s'y cachait trop tôt, London Mercury étant devenue plus méfiante, nul doute qu'elle remarquerait son absence et l'expulserait du train dès la prochaine gare... ou même en plein trajet! Enervée, elle en serait capable. Et s'il s'y prenait trop tard, il lui serait impossible d'entrer dans la salle d'eau sans être aperçu par sa harpie d'employeuse. Bref, Oldi était dans l'impasse. Et le pire était encore à venir: en passant dans le couloir, Oldi donna une petite pression sur la porte de la salle de bain... fermée! Ah, la garce! Nul doute que, suite à sa mésaventure, London Mercury avait empoché la clé de la salle d'eau... Pour cette raison, il ne mit pas à exécution son plan pour forcer la star à aller aux toilettes, plan qu'il avait affectueusement surnommé "conne pour la buvette, bonne pour la cuvette"(4).

         Et soudain, l'Idée jaillit, s'expulsa, comme une éruption solaire, comme une puce sur une planche à ressorts, comme Gollum ayant plongé dans un bain!

         Mine de rien, le train avait bien roulé depuis son départ de Salulémec. Il était presque midi... et qui dit midi dit repas de midi. London Mercury tenait à son luxe, elle ne voudrait pour rien au monde dîner dans un restaurant comptant moins de trois étoiles, et autant dire qu'ils étaient rares dans cette région. Nul doute qu'elle mangerait à bord de son train... et Oldi allait lui préparer un repas qui, non seulement lui donnerait envie d'aller aux toilettes pour un bon moment, mais en plus l'occuperait tellement qu'il pourrait fouiller les armoires sans se faire remarquer!

         Aujourd'hui au menu: wirblewindmagensuppe!

         Pour les néophytes en gastronomie germano-franco-autricho-doùonsaitpastro-espagnole -et il y en a beaucoup- la wirblewindmagensuppe est une espèce de soupe, ou plutôt de purée si elle est particulièrement bien faite (encore que, précisons qu'il est très difficile même pour l'expert cuisinier de faire la différence entre une wirblewindmagensuppe ratée et une réussie). La recette précise de cette soupe n'est connue que par un nombre de personnes pouvant se compter sur une main de maître Yoda, et il se trouve qu'Oldi est de celles-là. Il faut dire que la wirblewindmagensuppe avait été inventée par un de ses lointains ancêtres, qui exerçait le charmant métier de bourreau durant l'Inquisition... les sinistres membres extatiques du Jesus' Fan Club de l'époque usaient et abusaient de cette soupe lors de leurs interrogatoires, afin de recueillir de précieux aveux des prisonniers. En fait, en lire la recette suffisait pour la torture proprement dite. Le dit ancêtre racontait dans ses mémoires que l'usage de cette soupe avait fini par être interdit, non à cause de sa cruauté (de la pitié à cette époque, il ne faut pas rêver non plus), mais tout simplement parce qu'il était quasiment impossible d'obtenir des aveux: dans la majorité des cas, avant d'avoir pu révéler quoi que ce soit, le supplicié mourrait d'une crise cardiaque(5). Aujourd'hui, la wirblewindmagensuppe allait renaître de ses cendres! Il n'y avait plus qu'à attendre les premiers gargouillis intestinaux de London Mercury...

         Cela ne rata pas: un quart d'heure plus tard, juste après que la star ait réclamé pour s'amuser un peu un portrait de son cinquième et dernier mari ainsi qu'une pochette de marqueurs, elle beugla à son personnel: "Et préparez-moi le repas de midi! J'AI FAIM!!!". Oldi se précipita aussitôt en direction de la pièce du wagon qui servait de cuisine, et qu'il avait eu l'occasion d'entrapercevoir tantôt en cherchant les tasses pour le café de son altesse. Un autre domestique voulut s'y rendre mais, via une queue de poisson pédestre parfaitement maîtrisée, Oldi lui fit comprendre bien gentiment que le repas était son affaire, et qu'il désirait moins que tout au monde quelqu'un dans les pattes pendant qu'il préparait sa petite mixture. Le dit domestique laissa, par un petit rictus, transparaître son indignation face à ce remplacement forcé, mais une voix criarde derrière lui réclamant des chaussures en daim le ramena à son dur rôle de chienchien obéissant. Il fit demi-tour et galopa vers la gorgone blonde qui, du fait de son retard millisecondien, commençait à vraiment s'énerver. Oldi referma la porte de la cuisine, et, par sécurité, ferma le verrou. Avait-il au moins tout le matériel nécessaire? Casseroles... chocolat noir... curry... une vingtaine d'oeufs dans le frigo, ainsi que du jambon, du lard et du roquefort... et quelques feuilles de salade verte. Des cacahuètes, du pinard, des fraises et des poires... sel et poivre... tiens! Presque plus de cumin, tant pis. De toute manière, le cumin rajoutait un arrière-goût... agréable. Donc, inadapté. Et, là-bas, quelques herbes aromatisées diverses. Tout était là. Oldi saisit la plus grande des casseroles et lui dit solennellement: "Fais tes prières!"

         Quarante minutes plus tard, midi sonna au clocher de l'église de Jéplud-sous-Sélacriz -avec sept minutes de retard d'ailleurs, le sacristain local étant un brin distrait. Dans son champ, Marcel Ormittal, agriculteur traditionnel de son état, planta sa bêche maculée de terre dans le sol boueux, et s'essuya vigoureusement les perles de transpiration dégoulinant de son front velu. Il eut un petit sourire, pensant à la potée aux choux que sa Gertrude lui avait préparé... soudain, un train pour le moins hideux passa à toute allure sur la voix ferrée jouxtant le champ du paysan, ce qui étonna grandement ce dernier. Premièrement, à cette heure de la journée, aucun train ne passait sur cette voie; fallait-il que ce fût un convoi exceptionnel! Deuxièmement, le train était, n'ayons pas peur des mots, une abomination esthétique, et même Marcel Ormittal, dont l'art était une des dernières préoccupations, acquiesçait quand au fait que ce convoi pas comme les autres piquait atrocement les yeux. Troisièmement, du seul et unique wagon relié à la locomotive de tête semblaient provenir des voix sépulcrales: "...mon repas...","...faim...","...grouillez-vous bande de...". Marcel hésita: avait-il des hallucinations sonores causées par la faim? Après tout, pour que, depuis le milieu de son champ, il puisse entendre quelqu'un parler à l'intérieur de wagon, il aurait fallu soit que ses capacités auditives se soient accrues de manière spectaculaire durant les deux dernières secondes, soit que la personne se trouvant dans le train possède des cordes vocales hors du commun, renforcées en platine ou en titane. Quatrièmement, et c'était bien là le plus étrange, le convoi émettait deux panaches de fumée. Le premier, noir, crasseux, s'échappait de la locomotive, ce qui est en soi bien normal. Mais le second, lui, s'échappait d'une des bouches de ventilation disposées sur le toit du wagon, et, de surcroît, n'était pas noir: il était plutôt jaunâtre, avec des petits nuages bordeaux apparaissant et disparaissant de-ci de-là, le tout teinté d'étranges reflets émeraude.

         Un joli petit moineau distrait voleta à travers le dit panache. Quatre secondes et demie plus tard, il mourut d'une hémorragie interne.

         - ET MON REPAS? beugla London Mercury, installée à la table en chêne qu'on lui avait installée trois secondes plus tôt.
         - C'est prêêêêt! fanfaronna joyeusement Oldi en rajoutant le dernier ingrédient de sa wirblewindmagensuppe, à savoir quelques crevettes (périmées).

         Oldi transvasa la pestilentielle potion dans une grande coupe, et jeta la casserole dont le fond commençait à se dissoudre dans la poubelle, rejoignant ainsi les trois autres récipients qui avaient héroïquement donné leur vie pour l'accomplissement de la noble mission. Sous le regard hagard des autres membres du personnel ("gastronomie française, sans doute", se dirent-ils), le cuisinier improvisé traversa le couloir, tenant fièrement entre ses bras sa création fétide, et la posa aussi délicatement sur la table que s'il avait s'agi d'un lustre en cristal de bohème. Voyant la chose visqueuse aux reflets mordorés et aux fumées irritantes, London Mercury tiqua.

         - Z'est guoi ze drug? Bous boulez m'emboisonner ou guoi? dit la star en se bouchant le nez -ce qui expliquait son étrange accent vaguement germanique- et en faisant des petits moulinets du bras gauche, destinés à atténuer l'odeur du potage.
         - C'est une wirblewindmagensuppe, répondit Oldi avec noblesse et dignité, dans le but de ne pas laisser transparaître que les effluves pestilentielles du breuvage lui donnaient à lui aussi la nausée. Une recette germano-franco-autricho-doùonsaitpastro-espagnole.
         - ...ouais, répliqua mollement la star en débouchant son nez, histoire de ne pas paraître plus sensible qu'un vulgaire domestique. Et... est-ce que ça a coûté cher?
         - Oui, répondit Oldi. Puis, après un silence: très cher.
         - A la bonne heure! s'écria joyeusement London Mercury, prouvant ainsi que son indécent goût du luxe venait d'atteindre des cimes everestiennes. Je suis impatiente de goûter.

         Oldi servit le couvert à sa future victime, versa délicatement un peu de son oeuvre dans un bol en porcelaine de Chine ("le pauvre", songea-t'il) et se mit un peu à l'écart, histoire de mieux admirer la scène, et également d'éviter les projections de soupe qui pourraient faire des trous dans son beau costume rose, et accessoirement à la peau, rose également, se trouvant au-dessous. London Mercury se noua une serviette à carreaux autour du cou, saisit une cuillère en argent et, inconsidérément, avala d'un coup une cuillérée de potage. Aussitôt après, elle déglutit. "Phase un", songea Oldi... il avait suffisamment cuisiné ce plat pour savoir ce qui arrivait à un quidam qui en mangeait sans avoir été au préalable préparé, émotionnellement et physiquement. La première phase était la déglutition, mais une wirblewindmagensuppe digne de ce nom, une fois avalée, ne se laisse pas éjecter si facilement... ce qui menait à la phase deux: le dérèglement chromatique cutané. En d'autres termes, le visage rosâtre de London Mercury venait de virer au vert kaki -ce qui, finalement, convenait fort bien à son caractère de sorcière.

         - Qu... qu... est-ce que... beugla, ou du moins tenta de le faire, la gourmande qui éjectait de la bouche quelques petits bulles orangeâtres à chaque syllabe.
         - C'est peut-être un peu fort, répliqua hypocritement Oldi qui, voyant quelques bulles lui éclater au visage, pensa en son for intérieur: "Phase trois". Cela passe mieux avec un peu de pain, je vais vous en chercher.

         Oldi ressortit de la chambre et feint de se diriger vers la cuisine. Derrière lui, un bruit de porcelaine lui indiqua que le bol de Chine venait de rendre l'âme, et qu'accessoirement avait commencé la phase quatre, à savoir les premières sensations de tournis. Et la phase cinq... London Mercury jaillit de sa chambre comme si ses chaussures à talons aiguille avaient dissimulé une paire de dragsters, en se tenant la bouche dans le but évident d'éviter un retour gastrique précipité. Une demi-seconde plus tard, elle tenta d'ouvrir la porte de la salle de bain... fermée. Retenant un juron (ainsi qu'autre chose risquant fort de sortir de sa bouche, d'ailleurs), elle fouilla dans son corsage et en retira la clé, qu'elle utilisa avec vélocité pour décondamner la porte. Oldi se retourna: personne, les domestiques étaient trop occupés à nettoyer la chambre, sachant que leur employeuse voudrait sûrement que tout soit aussi propre et net qu'une salle d'opération à son retour. Oldi, prudemment toutefois, descendit la poignée de la porte, poussa celle-ci et entra dans la salle de bain. Comme prévu, London Mercury était trop malade et trop pressée de dégobiller pour penser à refermer le cadenas de l'huis!

         Quelques bruits pour le moins peu ragoûtants provenaient de l'arrière de la pièce. Heureusement, accroupie et bruyante comme elle l'était, London Mercury aurait eu bien du mal à remarquer quelqu'un entrant dans la pièce. Toutefois, les hoquets ralentirent: la phase cinq se terminait. Oldi, courant, se dissimula dans l'armoire qu'avait précédemment occupé son compagnon et en laissa à peine la porte entrouverte. Dans l'armoire sombre comme un trou du cul de taupe(6), Oldi se questionna: London Mercury allait-elle faire ce qu'il espérait? La riche héritière se dirigea vers la porte, en saisit la poignée... et s'arrêta. Phase six: rétablissement éphémère. Phase sept: phase dite "ça s'en va et ça revient". London Mercury vira derechef au vert kaki, se prit un quart de seconde pour refermer le cadenas, et s'en retourna vers la cuvette déjà pas mal polluée. A supposer que la victime du wirblewindmagensuppe ait un système immunitaire dans la moyenne, Oldi avait juste le temps de fouiller les deux étagères que son compagnon n'avait pas intégralement examinées.

         L'étagère du centre fut intégralement fouillée, pendant que London Mercury, de par ses bruyantes déglutitions, ne se doutait toujours de rien. Si ce vernis était là, il devait se trouver logiquement sur la dernière des étagères... Oldi saisit une poignée de flacons, tous rouges, et les examina.

         Et soudain...

         "Poudre de rubis".

         Oldi, bien que restant discret, poussa un "Yesss!" enthousiaste, puis se dirigea vers la porte pour ressortir de la salle d'eau... mais, problème! Que ferait-il maintenant? S'il sortait de la salle de bain, la star retrouverait après ses dégobillations la porte déverrouillée, et elle se méfierait! Et s'il ne sortait pas, il y aurait fort à croire que la star refermerait la porte après sa sortie, ce qui l'enfermerait!

         De toute manière, Oldi ne se posa pas la question bien longtemps puisqu'il n'avait pas remarqué, dans ses réflexions, que London Mercury avait cessé de se vider. La star, à ce moment, contemplait avec des yeux remplis de fureur celui qui s'était introduit à son insu dans sa salle de bain, et en avait profité pour lui chaparder un vernis.

         - AU VOLEUR!!! hurla London Mercury en expédiant tout ce qui lui tombait sous la main au visage d'Oldi.

         Celui-ci, protégeant sa face de sa main gauche, tenta avec la droite de déverrouiller la porte... difficile à faire lorsque l'on ne regarde pas celle-ci! Mais qui pourrait dire de quelle abomination serait capable London Mercury s'il avait le malheur de détourner ne serait-ce qu'un instant son regard d'elle? Puis, après des secondes qui parurent aussi longues que l'intégrale de Derrick(7), la porte s'ouvrit. Oldi sortit de la salle de bain, mais, dans sa précipitation, il s'emberlificota les pieds dans la moquette et chut de tout son long sur le sol du couloir! Là, les trois autres domestiques de London Mercury le regardaient, hébétés. Hélas! Leur étonnement ne dura pas, et les toutous dociles comprirent bien vite qu'attraper cet intrus ne feraient qu'avantager leur réputation concernant leur maîtresse... ils bondirent.

         Et là, Oldi comprit pourquoi aucun film de boxe n'avait été tourné dans un train. Il n'y a aucune place! Il tenta de se dégager pour éviter de l'assaut humain, mais une simple rotation suffit pour qu'il se retrouve coincé contre le mur, face à la plinthe hideuse (sur laquelle nous ne nous attarderons pas, y ayant déjà consacré un demi-paragraphe). Résultat: Oldi et ses assaillants se retrouvèrent emberlificotés, incapables de bouger, formant un ensemble rosâtre ressemblant vaguement à un marshmallow fondu, pendant que London Mercury, sortie entretemps de la salle d'ablutions, beuglait "Mon vernis! Mon vernis!"

         Aïe! Le vernis! Oldi l'avait presque oublié... il ne s'agissait pas de le perdre! Oldi serra dans sa main droite le produit de maquillage si durement acquis, histoire qu'il ne lui échappe pas... soudain, un des sbires lui attrapa la jambe, et tira de toutes ses forces! Raclé sur le sol, bloqué par les deux autres compères, Oldi fut traîné tel un sac de patates jusqu'à ce que son assaillant victorieux le tienne, tel un chasseur sa proie. Mais le voleur ne se laissa pas faire: ce serait trop bête de rater sa mission maintenant! D'un geste à la puissance démultipliée par l'adrénaline, il se servit de son pied libre pour frapper au bas-ventre son agresseur! Celui-ci, hélas, n'eut qu'un léger recul... qui lui fit écraser le pied de London Mercury! La star hurla, fulmina, et frappa son protégé avec une telle force que celui-ci vacilla, tituba et s'écroula sur ses deux compagnons! Gaffe monumentale! Oldi était à présent libre de ses mouvements, et séparé de ses assiégeants...

         - Bye bye! dégoisa-t'il à la star hébétée. Puis il fuit.

         Sautant par-dessus le tas de chair rose, il arriva au bout du couloir, en ouvrit la porte... ah, quel vent! Malheur! Il avait oublié qu'il se trouvait au milieu d'un train en marche! Derrière lui, ses assaillants reprenaient du poil de la bête...

         Soudain, brusque dépression du paysage qui défilait sous les pieds d'Oldi. Un pont. En bas, de l'eau.

         Pas à hésiter... il sauta.

         Cela faisait plusieurs décennies que Cézaire Dabrutis avait pris l'habitude de pêcher dans l'étang Sondur-ma-petite-dame. Toujours installé à la même place, dans la même position, il avait fini par connaître les eaux de l'étang comme s'il s'agissait d'un vulgaire bol. Et il en avait vues, des choses étranges sortir de ces eaux! Quelques voitures d'automobilistes distraits ou saouls, des dizaines de chaussures orphelines, des bijoux bazardés par des victimes d'amours rompues,  Il avait même un jour retrouvé un authentique piranha d'Amazonie, qu'un propriétaire peu scrupuleux avait sans doute abandonné dans ces eaux. Mais cela, il n'avait encore pas vu: un baigneur tout habillé, vêtu d'un costume rose (hideux d'ailleurs), ruisselant d'eau glaciale, des algues serpentant sur les épaules, et grelottant comme un vibromasseur. Mais bon, Cézaire en avait vu d'autres, aussi il ne s'offusqua guère de voir cet individu, sortant des eaux comme une créature de film d'horreur.

         - Le ver... le ver... bégaya la créature des marais en frissonnant.
         - Le ver? répondit le pêcheur avec un air hautain. Sachez, môssieur, que cela fait quarante ans que je pêche. Quarante! C'est très long. Et vous me soupçonnez d'avoir oublié de mettre mon appât? Vous m'offusquez, mon petit! Je...
         - ...le vernis à ongles, dit sèchement(8) le baigneur, apparamment satisfait d'avoir enfin trouvé la force nécessaire pour finir sa phrase. Est-ce que vous auriez vu un flacon de vernis à ongles?
         - Un vernis? Non, pas vu, désolé mon petit. Pardon, ma petite, se reprit Cézaire (sa vue n'était pas excellente, et il avait cru tout d'abord qu'il avait affaire à un garçon, mais quelqu'un tout de rose vêtu et lui réclamant du vernis à ongles...)

         L'individu parut accablé, et s'agenouilla par terre, la tête entre les jambes. Pendant quelques minutes, le silence régna, à peine troublé par le clapotis des vagues de l'étang.

         - Croyez-moi, ma petite, déclara le pêcheur afin d'égayer l'ambiance, la pêche à la ligne vaut mieux que toute cette agitation. Et puis, hé! On peut trouver des trésors autres que les poissons... regardez, ça c'est ma petite mallette, je mets dedans tout ce que je pêche et qui n'est pas comestible. Bien sûr, souvent, cela n'a aucune valeur, mais il arrive parfois que je retrouve quelques perles; je les rapporte aux objets trouvés, et bien souvent le propriétaire généreux m'offre une petite récompense. Et la pêche a plutôt été bonne depuis ce matin, regardez: un nounours en parfait état -je connais un gamin qui doit pleurer en ce moment!, une perruque que son propriétaire aimerait sûrement récupérer... ainsi que ce dentier. Une bague... et pas de la gnognotte, s'il vous plaît, en or et avec un rubis incrusté! Nous avons également un appareil photo -heureusement il était dans une housse étanche- dernière génération, une girafe pouic pouic, un...

         Cézaire Dabrutis se tut, tout simplement parce que son interlocuteur avait disparu. A terre, gisait sa mallette renversée, son contenu éparpillé sur le sol humide, mis à part la bague qui, elle, s'était volatilisée.

         Quelques longues, longues heures plus tard, et après une note de taxi qui ferait passer les pertes de la crise économique pour une étiquette de Leader Price, Oldi était revenu à Salulémec avec son précieux chargement. Sur la place du village, une voiture avec, assis à la place du chauffeur, Kaito, qui avait chargé toutes les affaires du duo dans le véhicule. Celui-ci patientait en tapotant sur le tableau de bord le rythme de la musique beuglante que crachotait l'autoradio, quand Oldi l'aborda.

         - Ah, te voilà enfin! dit Kaito en coupant les bruits discordants. Tu as le vernis?
         - Oui, répondit Oldi. Enfin, non... mais j'ai un rubis, c'est l'essentiel! Et toi, tu as trouvé où on doit aller?
         - Parfaitement, lui rétorqua Kaito en sortant une carte routière du vide-poches. Mais je te préviens: ça risque de ne pas te plaire.

         Kaito indiqua du doigt à Oldi l'endroit où ils devaient à présent se rendre. Oldi retint difficilement un sanglot.

         - Oh NON! Par pitié! N'IMPORTE OU, MAIS PAS LA!!!

     

     

     

    (1) Je mets "blasphématoires" parce que j'ai appris récemment qu'aux premiers temps du transport ferroviaire, certains curés considéraient que seule l'odeur de l'encens était en mesure de louer le Seigneur, et que les panaches de fumée des locomotives étaient "des insultes lancées à la face de Dieu". Les trains n'étaient pas en odeur de sainteté, quoi...

    (2) London Mercury s'exprime toujours en français quand elle beugle, elle considère que ça a plus de force. Elle aurait bien voulu le faire en allemand, ce qui aurait encore plus de force, mais elle n'a jamais pu apprendre cette langue: ses tuteurs considéraient à juste titre que sa rencontre avec un germanique risquerait fort de déclencher une troisième guerre mondiale.

    (3) Si cette histoire était en version audio, vous auriez frissonné en entendant cette phrase.

    (4) Je l'avoue, ce n'est pas la meilleure de mes contrepèteries.

    (5) L'ancêtre d'Oldi avait d'ailleurs reçu le surnom de "bourreau des coeurs".

    (6) Exceptionnellement, cette expression n'est pas de moi. Elle est d'une amie de la famille à qui nous avions rendu visite récemment, et qui a sorti cette phrase alors qu'elle nous raccompagnait jusqu'à la voiture dans l'obscurité une-heure-du-matinesque. Je trouve cette expression géniale!

    (7) Paix à son âme.

    (8) Vu comme Oldi était humide, c'était un exploit de parler ainsi... oui, je sais, c'est un peu tordu, voilà un calembour qui risque fort de tomber à l'eau.

     


  • Commentaires

    1
    Kaito
    Mercredi 31 Décembre 2008 à 17:10
    Dommage...
    Enfin, BONNE ANNEE 2009, OLDI XD !!!
    2
    Kaito
    Vendredi 2 Janvier 2009 à 00:53
    OMG XD !!!
    C'T'EXCELLENT !!! PUREE, L'ANNEE 2009 COMMENCE BIEN !!! ET VIVEMENT LA SUITE !!!
    3
    Pelinore
    Vendredi 2 Janvier 2009 à 18:05
    YOUPI !
    ça ,c'est de l'épisode ! mais quel peu bien être ce mystèrieux endroit :la résidence de thymilou ?La chapelle piégée ?ou plus ancien peut-être... En tout cas ,vivvement la suite........................................................................................................................................................................................................;Pour kaito :ahahah ! je rigole !mis K.O. par une gamine gatée !pouahpouahpouahpouahpouahpouah !
    4
    Kaito
    Samedi 3 Janvier 2009 à 20:51
    à Pelinore
    Une gamine pourrie gâtée qui sait où frapper !! Même Chuck Norris porte une protection à cet endroit !!
    5
    Samedi 3 Janvier 2009 à 21:34
    Bonanéeu
    Bonne année à tous! (et j'en profites pour dire qu'Oldi s'améliore niveau temps de rendu des épisodes xD) En tout cas, j'attends vivement le chuite :D (et j'en profites pour dire que -et voui je fais ma pub- j'ai mis mon site à jour. Ouala
    6
    Damien
    Mercredi 14 Janvier 2009 à 19:41
    Bonne année !
    Salut, bonne année ! Tes textes sont toujours aussi agreables a lire , c'est un plaisir . J'aimerais bien discuter avec toi , ça fait maintenant au moins 2 ans que je lis tes articles et que j'y prend plaisir , ça me detend. Cyberlord2006@hotmail.fr, au cas ou ^^
    7
    Pelinore
    Samedi 17 Janvier 2009 à 19:52
    eh ben...
    vous savez ,je viens de lire les commentaires de quelques anciens posts ,et n'empèche ,c'est fou ce qu'on a pu faire comme posts marrant !(aaaaah ,nostalgie quand tu nous tient....)
    8
    Kaito
    Dimanche 18 Janvier 2009 à 11:14
    C vrai ça...
    Au moins, nous laisserons une touche d'humour dans ce triste bas-monde... ainsi, après notre trépas, les générations futures n'oublieront pas à quel point rire reste essentiel dans la nature humaine... (violons)
    9
    Pelinore
    Dimanche 18 Janvier 2009 à 14:19
    aaaah....
    être ou ne pas être drôle ,tel est la question....
    10
    Kaito
    Lundi 19 Janvier 2009 à 11:17
    Ah ben nan !!
    Il FAUT être drôle car s'il n'ya plus de rire, il n'ya plus de vie...
    11
    Pelinore
    Lundi 19 Janvier 2009 à 11:58
    bon...
    bah moi je vais aller rigoler tout seul en reggardant les délires qu'on a pu écrire...
    12
    Kaito
    Mardi 20 Janvier 2009 à 09:57
    Okay !
    J'te suis !!
    13
    Pelinore
    Mardi 20 Janvier 2009 à 12:40
    tiens...
    alors soit le message que j'ai posté hier a été viré ,soit j'ai cru le poster mais j'avais mal tapé le code.Pourtant j'aurais juré l'avoir posté....
    14
    Kaito
    Jeudi 22 Janvier 2009 à 18:46
    Ben...
    Dans ce cas, répéte-le lol...
    15
    Pelinore
    Vendredi 23 Janvier 2009 à 11:59
    euuuh
    j'ai essayé plein de fois de poster un message mais à chaque fois on me dit que le code est incorrect .
    16
    Kaito
    Samedi 24 Janvier 2009 à 13:16
    Etrange...
    Surtout que t'arrives à en envoyer ici...
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