• Réunion aux bas-fonds

    RESUME DES EPISODES PRECEDENTS:

    Oldi et Kaito sont à Trouperdu pour préparer la potion qui délivrerait ce premier de sa malédiction. Mais ils sont bloqués au château, et en bas, au village, Augustin Thymmilou rôde...

     


     

         Un vent bruyant et désagréable soufflait sur le village de Trouperdu. De violentes bourrasques venues d'une zone inconnue des cieux ennuagés s'engouffraient dans les ruelles pestilentielles de la cité, chassant de leurs bras éthérés toutes sortes d'objets et de débris.

         C'était une de ces ambiances lourdes et pesantes, où ombres et lumières étaient indiscernables. Où les nuages semblaient se déplacer en accéléré. Où l'on avait l'impression qu'une catastrophe était imminente. Un simple sapin brinquebalé par les courants éoliens éveillait les soupçons d'une terrible tempête... un boeing 747 en flammes sombrant du haut des cieux n'aurait pas juré dans le décor. Et tout habitant de Trouperdu qui aurait eu l'idée de lever les yeux en direction du château d'Hédépargne s'imaginerait vite que les ruines de la bâtisse allaient se dresser sur deux jambes titanesques, et écrabouiller la bourgade comme le mioche mal élevé l'innocente fourmilière.

         Mais il n'y avait aucun Trouperdois dans les rues du hameau. Tous les notables de la ville - notables, c'est-à-dire tout le monde, sauf les enfants, à cette heure-ci endormis à coups de vieille gnôle, et les seniors, qui roupillaient en bavant dans leur chaise habituelle, celle-ci ayant été placée en général devant une porte pour éviter les courants d'air- tous les notables, donc, étaient réunis exceptionnellement dans la grande salle de la mairie du village.

         Il y avait également, fait rarissime, trois personnes dans la zone trouperdoise qui n'étaient pas originaires de la bourgade (ce qui est un fait rarissime uniquement parce que les étrangers n'en restent guère très longtemps, s'installant bien vite et pour longtemps dans l'ossuaire local). Deux de ces personnes, répondant aux noms d'Oldi et Kaito excepté quand il s'agissait de contribuer aux tâches domestiques, somnolaient dans une des salles glacées du château du mage Hédépargne. Recroquevillés dans leurs vestes, ils dormaient à poings fermés tout en espérant secrètement qu'un quelconque rêve bien inspiré leur indique la solution à leur problème de matériel anti-malédiction. Le troisième quidam touriste était un milliardaire peu scrupuleux, égocentrique et manipulateur, j'ai nommé Augustin Thymmilou. Rappelons que le dit Augustin, peu enclin à se renseigner sur les coutumes locales, était passé directement par la case dodécapotence, jusqu'à ce que, ironie! ses voleurs Oldi et Kaito le libèrent. Il s'était fait ensuite recapturer, mais ses paroles durant sa brève période de liberté avaient agité les trois neurones de la dizaine de Trouperdois présents à ce moment. Et cela avait davantage d'effets que ce qu'il aurait cru...

         Ernest Sessendre, maire de Trouperdu depuis plus de trente ans (faute d'adversaires aux élections), monta sur l'estrade brinquebalante de la salle poussiéreuse. Des dizaines de paires d'yeux bouffis étaient braqués sur son orifice buccal, guettant les paroles qui pourraient les convaincre de savoir comment ils étaient arrivés à cette réunion. Ce genre de fait démocratique était rarissime.

         - Mes frères, commença Ernest en levant les bras comme s'il voulait se déguiser en lettre "Y", chi che fous ai réunis che choir, ch'est pour une ponne raichon. Ch'ai... enfin, nous afons tes réfélachions à fous faire. Che vous demande t'applautir... (bref instant de suspense, indispensable dans ce genre de moment) ...Auguchtin Marchel Yves Ropert Thymmilou!

         Augustin Thymmilou sortit de derrière un rideau, souriant comme un gagnant du loto, envoyant de petits signes de main aux gueux bineuronaux. La pluie d'applaudissements espérée par le maire était plus que mitigée... une brève averse, tout au plus, un arrosage de jardin. Un pipi de mésange sur la dalle en béton de l'indifférence. Seul le premier rang, qui avait eu le privilège de se faire embobiner tantôt par ce même Thymmilou, clappait frénétiquement. Deux ou trois autres péquenauds, plus polis que la moyenne des Trouperdois, tapotaient pour le principe leurs paumes au rythme d'un coeur d'aï. Les soixante personnes composant le reste de l'assemblée se tenaient plus immobiles que jamais, bougeant moins qu'une huître sous lexomil: les bruits émis par la majorité de la salle se résumaient à un enrhumé et trois pétomanes.

         Thymmilou s'installa sur l'estrade et observa attentivement son auditoire, un tas de croquants dont les odeurs corporelles leurs garantissaient à coup sûr des places assises dans le bus. Inutile de dire qu'il allait devoir mettre le paquet. Il avait visiblement devant lui des personnes qui étaient difficiles à convaincre, et ce même si la valeur de leur QI ne devait guère dépasser celle de leur pointure de chaussures. Pour la moitié des villageois, on avait tendance à s'imaginer, en les voyant, s'amusant à étrangler des porcs à mains nues pour occuper leurs longues soirées d'hiver... et pour l'autre moitié, il était inutile de se l'imaginer car c'était effectivement ce qu'ils faisaient. Augustin Thymmilou avait face à lui un auditoire aussi expressif qu'une boîte de raviolis, composé d'une pléiade de gueux qui le lorgnaient on ne peut moins lourdement: leurs regards auraient fait couler une plate-forme pétrolière.

         Mais Augustin Thymmilou n'était pas de ceux qui se laissaient impressionner. Loin de là! Non seulement il était très doué pour s'adapter à n'importe quelle situation, mais en plus, il parlait bien. Très bien. C'était un orateur né, un de ceux dont le timbre de voix pouvait faire vibrer les foules, dont les discours échauffaient tellement les salles que des économies de chauffage étaient réalisables simplement en plaçant le bonhomme face à un micro. C'est d'ailleurs grâce à ce don pour convaincre que Thymmilou avait gagné le procès lui attribuant les droits de la roue; et s'il n'avait pas déjà été riche comme le roi Salomon, il se serait lancé dans la politique. C'était un de ces hommes qui pourraient convaincre Arlette Laguiller de prendre sa carte de l'UMP, Benoît XVI de faire la promotion de Durex, Arielle Dombasle qu'elle est belle(1).

         Le milliardaire inspira avant de commencer son allocution. Il le savait, pour convaincre les foules, il faut leur dire les choses les plus stupides et les plus crues(2)... mais cela faisait des années qu'il n'avait plus eu l'occasion de jouir de ses talents de conférencier. L'occasion était venue de rattraper le temps perdu. L'adrénaline glouglouta dans ses organes, son coeur accéléra, et enfin, apothéose corporelle, ses cordes vocales directement reliées à la partie la plus abjecte de son cortex se mirent en marche.

         - Bien le bonsoir, mes frères! finit-il par lancer, avec sur la face le sourire typique du moine découvrant les plaisirs de la chair. Merci d'être venus si nombreux. Pour ceux qui ne me connaîtraient pas, je suis Augustin Thymmilou, milliardaire de son état, vivant actuellement en Bretagne, et qui...

         - ...et qui est tonc un tourichte, compléta un paysan du premier rang dont la moustache remuante suggérait qu'on trouvait, quelque part dessous, une bouche.

         Des murmures parcoururent l'assistance. Augustin Thymmilou comprit que nier serait inutile; mais détourner les pensées des gueux de ce petit détail était largement plus aisé. Il fallait en venir très vite au principal.

         - ...et, oui, touriste, effectivement, dit-il en désignant de la paume de la main le trouble-fête. Mais, bien que votre région soit fort attirante -je le dis, je le maintiens, je le pense-, ce n'est, hélas! pas le but de mon voyage. Je pourrais profiter de vos paysages, de votre accueil, de la... charmante gente féminine locale...

         Il accompagna ses paroles en désignant de la main une demoiselle du troisième rang. Celle-ci faisait partie de ces femmes qui ne se regardaient que dans du métal poli car le verre éclaterait. Non pas que les demoiselles Trouperdoises soient plus disgracieuses que celles du reste du pays, mais leur ignorance complète des mesures d'hygiène les plus élémentaires ainsi que les abus de spécialités gastronomiques locales avaient tendance à les enlaidir fortement avant même leur dixième printemps.

         - Non, continua Thymmilou, s'efforçant d'ignorer le signe de la main que la célibataire de naguère lui avait adressé, non, mes amis! Si je suis ici, c'est à cause d'un monstre, de deux même, les êtres abominables qui se dissimulent lâchement sous des pseudonymes grotesques, j'ai nommé Oldi et Kaito!!!

         L'assemblé remua. La salle commençait à se réchauffer; ce n'était surtout pas le moment pour stopper le chauffage verbal.

         - Oui, Oldi, avec lequel, m'a-t'on raconté, vous avez déjà eu des ennuis, s'étant enfui lâchement de votre charmante bourgade! Mais maintenant, il est allé encore plus loin! Avec un de ses compagnons, qu'il a visiblement contaminé, il est passé de la simple lâcheté à la pure méchanceté, à la délinquance! Cet être abject s'est en effet, il y a peu, introduit dans ma modeste villa... il y a semé la désolation la plus totale! Je l'avoue, j'adore les objets anciens, et je possède une modique collection de pièces rares... hé bien, mes amis, ce Oldi, fou furieux, malade mental, que sais-je? a tout ravagé sur son passage! Pour son simple plaisir! Des pièces irremplaçables, que les musées du monde entier m'empruntaient régulièrement, réduites en poussière! Et les rares éléments ayant survécu aux attaques de ces hystériques m'ont été volés, oui, messieurs-dames, volés! Depuis, et face à l'inaction incompréhensible de la Justice de ce pays, j'ai décidé de retrouver mes voleurs par mes propres moyens. Voici des jours et des jours que je les traque, et voilà où j'en suis arrivé! Je ne sais ce que ce Oldi compte faire avec les pièces qu'il m'a dérobées, mais rendez-vous compte: il vous nargue en revenant dans votre village, à votre nez et votre barbe! Qui sait s'il n'a pas l'intention de... détruire ce village! Oui, messieurs-dames! Je l'ai vu à l'oeuvre dans ma villa: aussi destructeur qu'un bazooka! Qui sait ce qu'il pourrait faire!

         Tous les Trouperdois étaient suspendus aux lèvres de Thymmilou... et quasiment tous approuvaient. Des cris extatiques et révolutionnaires jaillissaient déjà de-ci de-là.

         - C'est pourquoi, Trouperdois, Trouperdoises, nous devons agir! La France nous abandonne, Trouperdu réagira! Seuls, débarrassons-nous de ce Oldi et de son compagnon!

         Thymmilou voulut continuer, mais, étrangement, le silence s'était fait. Tous les regards étaient tournés vers un vieillard du fond qui, d'un geste de la main, quémandait le droit de parole. Qu'il avait visiblement obtenu.

         Il s'agissait du vieil Aristide, connu sous le surnom de "le bâton" (Aucun rapport avec sa virilité. Le vieil Aristide était né de parents inconnus, et était stérile: "le bâton" désignait la forme de son arbre généalogique). Il était célèbre à Trouperdu pour être le plus grognon des habitants de la bourgade. Têtu comme une mule, plus incrédule que Saint Thomas, il était rarissime qu'il soit d'accord avec les autres... d'ailleurs, depuis trente ans, il était le seul à voter blanc aux élections locales, alors que les autres Trouperdois avaient pris l'habitude de donner automatiquement leur voix à Ernest Sessendre. Augustin Thymmilou l'ignorait, mais la persuasion totale de son auditoire ne serait possible qu'après l'abdication du dit Aristide. Et c'était visiblement mal parti, puisque celui-ci avait quelque chose à dire.

         - Ch'est bien choli, mais qu'est-che que cha nous apporterait te faire la guerre avec ches teux impéchiles? Laichons-les crefer de faim tans leur château! Et fous, che rappelle que fous n'afez touchours pas rechpecté nos coutumes!
         - C'est exact, vieil homme, rétorqua Thymmilou. Mais... réfléchissez un brin. Ces deux personnages machiavéliques seraient bien capable d'ourdir quelque complot leur permettant de s'échapper. Sinon, pourquoi se seraient-ils enfermés dans ces ruines? Quand à moi, cela ne vous arrangerait à rien de me pendre. Car je peux vous aider bien plus que vous ne le pensez!
         - Ah oui? Et comment?(3)
         - C'est simple, je suis riche. Et puissant. Je peux non seulement vous aider pour punir Oldi et ce  Kaito, mais également pour tout le reste. Votre économie locale est basée sur le tourisme, non? Pourtant les étrangers ne se pressent pas! Avouez.

         Les trois quarts des Trouperdois de la salle découvrirent soudain un intérêt certain pour leurs chaussures.

         - C'est pourquoi, continua l'orateur, je vous aiderai. Je peux mettre en place des campagnes de publicité pour votre village! Des dépliants! Des flyers! Des spots télévisés! Après mes actions marketing, la moindre agence de voyages proposera à bas prix des randonnées pour Trouperdu! Je ferai connaître votre village au monde entier! Les touristes se presseront, vous pourrez réaliser de formidables bénéfices! La moindre de vos boutiques quintuplera son chiffre d'affaires! Vos bas de laines seront ventripotents et vos filles trouveront enfin l'âme soeur!!!
         - Mouais, ronchonna le vieil Aristide. Et qui nous tit que cha marchera, hein? Et che rappelle que fous êtes touchours un tourichte qui a refujé nos propojichions, et la coutume est chtricte!
         - Vous pouvez me faire confiance, reprit Thymmilou. Nous sommes très proches, vous et moi. Attisés par la même haine d'Oldi et le même amour de cette bourgade. Quand à la coutume... cela fait des siècles qu'elle existe. Mais vous avez besoin de moi, vous pouvez donc très bien m'épargner... je pense que nous pouvons faire une exception sans que le monde ne s'écroule là, sous nos yeux?

         Le vieil Aristide se tut et s'assit. Pour la première fois depuis des dizaines d'années, il avait été convaincu(4).

         - Mes amis, mes compagnons, reprit Thymmilou, plus extatique que jamais, occupons-nous de ce Oldi! Anéantissons-le, réduisons-le au silence! Et que lui et son compagnon brûlent dans les flammes de l'enfer! Demain, dès l'aube, nous agirons! POUR LA GLOIRE DE TROUPERDU!

         Un tonnerre d'applaudissements et de cris satisfaits résonna dans tout le village.

         C'était une de ces pluies d'applaudissements que l'Histoire ne connaît que trop bien: celle qui est précédée par un discours et qui est suivie par un bain de sang.






    (1) Ah? On me signale que c'est effectivement ce qu'elle croit. Elle a dû le rencontrer.

    (2) Cette phrase est tirée de "Mein Kampf". C'est juste pour vous donner une idée des lectures de chevet du personnage. Au cas où vous auriez loupé quatre ou cinq articles et que vous le trouviez vaguement sympathique...

    (3) Phrase non affectée par l'horrible accent trouperdois. Profitez-en.

    (4) La fois précédente était le 5 mai 1967. Il s'était disputé avec son voisin, qui affirmait contrairement à lui que le Lombric-Bleu, fromage local, était mauvais pour la santé et réduisait considérablement la longévité. Aristide, de rage, avait alors catapulté sur le crâne de son voisin un échantillon de 5 kilos du dit fromage et, voyant de la cervelle se répandre dans le potager mitoyen, avait finalement reconnu que feu son voisin avait raison.

     

     

     

    Oh, et avant que j'oublie: petite mise à jour du site d'Eluna!


  • Commentaires

    1
    Kaito
    Vendredi 29 Mai 2009 à 00:20
    OMG !!
    Purée, mais cette idée de sponsoriser Trouperdu et en faire un lieu touristique, c'est presque un plan pour éradiquer la race humaine à petit feu plus vite encore que le Sida et le terrorisme réunis D8 !! Ca fait vraiment peur, là, sans déc... je me demande comment qu'on va s'en sortir, tiens... Cela dit la dernière phrase est excellente : le parfait reflet de la situation Xd héhé...
    2
    Pelinore
    Vendredi 5 Juin 2009 à 13:20
    ouaiiiiiis !!
    le bain de sang ! on vas les fairent rotir en enfer !vive trouperdu !ouaiiiiiis........hem.....heu....excusez-moi ,c'est vrai qu'il est bon orateur le bougre :je crois même que c'est lui qui a convaincu patrick bruel qu'il chantait bien .Quand au tourisme pour trouperdu ,il faut agir !parler au ministre de la défense !Décréter l'état de siege !envoyer hubert delabatte !
    3
    Dimanche 7 Juin 2009 à 14:07
    Yeah!
    Alertons les autorités! Euh... sauf que les politiciens visqueux et leurs sous-fifres en uniforme ont trop peur de venir ici. Et pour l'état de siège... (se lève, regarde) ...je dirais que mon siège est globalement en bon état, le tissu est un rien usé mais rien de dramatique, deux ou trois grincements anodins au plus, et il semble s'être bien remis du marquage de territoire félin subi la semaine dernière. Ah, et que l'on excuse mon ignorance crasse, mais qui est Hubert Delabatte? Est-il originairev de Bézbol?
    4
    Pelinore
    Lundi 8 Juin 2009 à 21:04
    marquage de territoire félin ?
    hmmm,oldi ,tu aurai put te retenir.............de faire la blague ^^ .quand au reste , j'emporterais mon secret dans la tombe :Hubert Bonisseur de La Bath
    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :